
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Un article récent du Devoir nous apprend que les jeunes libéraux du Québec veulent abolir les CÉGEP (Le Devoir). Ces institutions, «appelée[s] à former des citoyens ayant une bonne culture générale» ne répondraient pas aux besoins du marché du travail. L’idée est rejetée par le chef du parti Philippe Couillard, qui juge les CÉGEP trop importants pour le développement des régions, mais qui prend le tout avec un grain de sel en disant que : « Le rôle d'une commission jeunesse d'un parti politique, ce n'est pas de faire plaisir au gouvernement. C'est de brasser la cage. » (Radio-Canada). Triste cage, triste jeunesse!
Je me demande ce que l’inimitable Jean Chrétien, d’après qui «si t’es pas radical à 19 ans, t’es Conservateur à 20» (YouTube [à 9 :20]), aurait à dire de cette jeunesse libérale en habit brun, qui souhaite que «le virage utilitaire du système d’éducation [débute] dès le secondaire». Il est proposé que le CÉGEP soit remplacé par deux branches, l’une académique (pré-universitaire) et l’autre technique (pré-formation/emploi).
Pour ceux et celles qui se demandent ce qu’est la marchandisation de l’éducation, difficile de trouver un meilleur exemple.
Le rapprochement entre la proposition des jeunes libéraux et les systèmes scandinaves d’éducation est évident : dans la plupart des nations scandinaves l’éducation compte deux branches, l’une technique et l’autre académique, à compter du début du secondaire. Il en résulte que le système produit des individus aptes à intégrer le marché du travail dès le début de la vingtaine (FÉÉCUM).
Quel est le problème des CEGEP, alors? La formation y dure deux (académique, préparatoire à l’Université) ou trois ans (formation technique), en plus d’opportunités de formation continue. Donc les CÉGEP peuvent aussi produire des individus prêts à intégrer le marché du travail au début de la vingtaine.
C’est sans compter sur le problème du «skills gap», qui est, nous dit-on, le principal obstacle au développement des entreprises canadiennes. Les employeurs veulent des gens immédiatement disponibles et possédant des compétences (trop?) spécifiques : or le postsecondaire ne préparerait pas adéquatement les diplômé-e-s pour combler ces exigences. Difficile, quand le secteur privé demande des travailleurs ‘‘novices’’ avec cinq ans d’expérience (Maclean's). On peut comprendre : ça fait mieux pour moins cher. Le problème serait donc que les institutions postsecondaires ne travaillent pas pour les employeurs.
Pourtant, le vrai problème est qu’on puisse considérer, dans une société éclairée, que tel soit le rôle des institutions postsecondaires. Comment aide-t-on l’individu en l'enchaînant, par le biais d’une dette écrasante, à un emploi dont la perte signifierait sa désuétude? L’éducation, pensez-y un peu comme un port USB : toute sa valeur repose sur sa polyvalence. Raison de plus dans un marché aussi instable. Alors que pour le moment, la société canadienne se fait pousser vers une éducation en port sériel à 25 pins.
Trop vieux pour vous, comme référence? La seule chose à quoi ça sert –ou servait- un port sériel à 25 pins, c’est à brancher votre imprimante. That’s it.
Plus d’imprimante? Plus d’utilité.
J’exagère, bien entendu; mais nos gouvernements semblent tristement déterminés à transformer nos institutions de savoir en fabriques de main-d’œuvre à l’emporte-pièce. Cette conception de l’éducation ne vise pas l’amélioration de la condition sociale par le biais de l’employabilité, mais la réduction du coût de la main-d’œuvre (CBC et FÉÉCUM). C’est une éducation utilitaire, et non libératrice qu’elle propose. Puisque les «besoins» de l’industrie sont décidés par - devinez qui? - l’industrie, hé bien on encourage une sursaturation de l’offre par rapport à la demande. Si on vend aujourd’hui l’idée que pour avoir une job – une bonne job – on doit devenir, disons, électricien, hé bien, d’ici cinq ans on aura une flopée de baristas qui pourront aussi brocher votre maison. Oh, et des électriciens vraiment pas cher.
Le secteur privé a besoin de travailleurs, peu importe leur forme ou leur éducation : là on ne vous apprend rien. L’éducation est un choix personnel et individuel: certain-e-s choisissent déjà en fonction des besoins du marché de manière tout à fait volontaire, alors pourquoi forcer la note? Pourquoi maintenant?
Les jeunes libéraux proposent également plus de partenariats entre l’université et le secteur privé. Si ça doit se faire – et ça se fera qu’on le veuille ou non – que ce soit au profit des universités, et avant tout des étudiant-e-s, et non de l’industrie qui trouve déjà son profit ailleurs. Le fait est que de plus en plus d’entreprises privées sous-traitent leur recherche et développement (R&D) aux universités du pays (Canadian Business). La tendance serait plus marquée chez les PME que les multinationales, en raison de l’absence de départements internes de R&D. Mais tout de même, cette solution ouvre au secteur privé des voies de financement (subventions) auxquelles il n’aurait normalement pas accès. De plus, les travaux qui en résultent dans les laboratoires universitaires sont directement applicables à l’industrie, ce qui peut être un plus aux yeux de certains. Ou une aberration : c’est une question d’yeux. Le débat sur le rôle – ou l’utilité – des universités pour la société reste ouvert.
Mais le laboratoire universitaire ne devrait-il pas servir à innover – dans le sens le plus pur du terme – et à repousser les limites de la science, plutôt qu’à trouver des solutions bon marché aux problèmes du secteur privé? Sans la recherche fondamentale, la science n’en serait probablement pas où elle est aujourd’hui. Le service de l’industrie, poussé à outrance, serait de l’immobilisme intellectuel pour les universités.
Rassurons ceux qui, parmi vous, peuvent trouver cet avis aberrant, et qui considèrent que l’université ne peut plus fonctionner indépendamment des impératifs économiques : le fait est que vous avez raison. L’université ne peut plus être une tour d’ivoire, un cloître intellectuel, parce que les fonds n’y affluent plus comme jadis. Et l’argent dans les coffres universitaires s’amène, comme on dit, au bout d’une ficelle. Il faut un retour sur l’investissement, il faut une application pratique, il faut que ça me donne quelque chose de plus que le savoir pur et abstrait.
Le gouvernement a le devoir de freiner ce travestissement des institutions postsecondaires, mais il l’encourage. En remettant une plus grande partie de la responsabilité du financement universitaire au secteur privé, c’est en fait le gouvernement qui a ouvert la porte à cette transformation. Et pourquoi? Les temps sont durs, martèle-t-on à Ottawa, et il faut que les universités fassent leur part. Le problème est que cette part ne profite pas à ceux pour qui les temps sont durs, mais bel et bien à ceux pour qui les temps sont doux peu importe la situation, et pour qui la loi s’applique déjà avec des astérisques (La Presse).
Ces partenariats lui donnent accès à des chercheur-e-s du plus haut niveau, d’une rigueur et d’une capacité exceptionnelle, qui plus est expérimentés, sans avoir à se soucier de leurs conditions d’emploi, de leur salaire ou de leur bien-être : ça, c’est la job des universités.
Nous avons déjà dit que c’est aux entreprises d’assurer la formation de leurs employé-e-s, et non des institutions postsecondaires (FÉÉCUM). Certains le comprennent mieux que d’autres et font leur part, mais pas tous (Forbes). Or, il semble que le secteur privé à trouvé son loophole, une nouvelle fois : pourquoi acheter, quand on peut louer? Quel service les universités rendent-elles à leurs étudiant-e-s en encourageant ces pratiques?
Mais de l’autre côté, sans cet argent, comment garder nos universités?
Ambivalence, quand tu nous tiens…




