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En Chine, un censeur, c’est quelqu’un

Détails
4 Juin 2014
tianmenen

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Si ici au N-B il faut supposément tout traduire (ha!), eh bien en Chine, tout est censuré (Le Devoir).

Il y a aujourd’hui 25 ans, l’armée chinoise avançait sur les étudiants réunis, place Tian’anmen, afin de mettre fin aux manifestations pacifiques pro-démocratie qui y prenaient place quotidiennement depuis le 15 avril.

L’enjeu était énorme pour la Chine : les étudiants réclamaient une réforme politique qui pousse le Parti communiste (PCC) vers la démocratie. La Chine des années 1970, sortant de la Révolution culturelle, était assoiffée de liberté – liberté de pensée, liberté d’expression surtout, mais évidemment aussi liberté d’entreprise – et la jeunesse du pays n’attendait qu’une bougie d’allumage. Cette bougie est venue sous la forme du décès d’un ancien secrétaire général du PCC. La veille des funérailles de Hu Yaobang, près de 100 000 étudiants se massent sur la place Tian’anmen afin de montrer leur respect au défunt, renvoyé du PCC deux ans plus tôt pour ses tendances trop réformistes au goût du président Deng Xiaoping.

Des manifestations étudiantes en 1986-1987 ont convaincu Xiaoping que la transparence, l’ouverture et les réformes démocratiques n’étaient pas la voie de l’avenir pour la Chine communiste. Ou en fait, surtout pour lui-même et le PCC. Constatant le rapide déclin du pouvoir soviétique après l’adoption de la politique du Glasnost (Wikipedia), Xiaoping, chef suprême du parti unique de la Chine communiste, sentit le besoin de ralentir les ardeurs. Lui qui avait pu paraître moderniste – en apportant des réformes majeures à l’industrie, l’agriculture, les sciences et technologies, et la défense nationale – durant les années 1970, resserrait désormais le contrôle du Parti sur la société chinoise.

Ainsi les manifestations de 1989 visaient à un réveil de la population chinoise face à cette opportunité qui menaçait de leur glisser entre les doigts: la démocratie.

Pour faire court, les manifestants sont relativement libres de faire des démonstrations pour les premières semaines de l’occupation de la place Tian’anmen : l’événement est sans précédent en Chine et les dirigeants se grattent quelque peu la tête quant à savoir comment y réagir. Mais quand d’autres villes voient leurs étudiants se rallier à la cause des étudiants de Pékin, et que le mouvement menace de s’étendre, le PCC décide d’agir, et sans équivoque, pour mettre fin à la contestation.

Il y eut de premières arrestations parmi les activistes à la fin mai : trois étudiants sont emprisonnés (leur peine allant de 16 ans à perpétuité) pour avoir vandalisé le portrait de Mao (premier président du Parti communiste chinois) avec de la peinture. Fait étonnant, les manifestants ont aidé la police à procéder à l’arrestation des fautifs. Ça en dit long sur les intentions pacifistes des manifestants.

Mais comme le Parti campait sur ses positions, Xiaoping étouffant les voix favorables aux concessions réclamées par les étudiants de Tian’anmen, le leadership étudiant décida d’entamer une grève de la faim. Encore une fois, du jamais vu dans un pays où des millions de gens crevaient de faim trente ans auparavant (Le Nouvel Observateur).

Imaginez la scène : une place, 100 000 étudiants massés, et plus, bannières, chants, slogans, tout le bataclan. Ça se veut pacifique, ça se veut un appel à l’éveil des consciences, au progrès social : et un beau soir, les chars d’assaut se pointent.

Pensez-y un peu : vous qui avez vu les manifestations du printemps érable (qui se rapprochaient parfois en nombre à celles de la place Tian’anmen), au Québec, pensiez-vous une seule seconde que l’armée viendrait non seulement disperser, arrêter et emprisonner, mais tuer les manifestant-e-s afin de rétablir l’ordre? Je ne dis pas que la répression policière fut nécessairement toujours bienveillante, mais le droit des étudiant-e-s à manifester contre leur gouvernement ne leur a pas été retiré à coups d’AK-47.

Celui des étudiants de Tian’anmen, et en bout de ligne celui de tous les Chinois, oui.

Déjà, l’événement est troublant, et jette une vilaine lumière sur le Parti communiste chinois. Deng Xiaoping le sait et, je l’imagine, s’en fout un peu : il est infiniment plus facile de gouverner par la peur que par la négociation. Cependant, ce genre de pouvoir à ses limites, il ne peut pas tenir bien longtemps une fois que la société prend conscience de sa puissance en tant que collectivité.

Alors la censure s’en est mêlée. On a effacé Tian’anmen – pas la place (les marathoniens l’ont traversée aux jeux de Beijing) mais les événements de 1989 – ça n’a tout simplement jamais eu lieu, selon les autorités (Slate). La présence policière est permanente sur les lieux depuis 1989, et chaque acte de commémoration, de contestation ou même banalement de constatation est sévèrement réprimé. Il faut à tout prix que l’on évite que le mouvement renaisse de ses cendres, au risque de prendre une expansion qui n’aurait probablement rien de commun avec les événements de 1989.

On croirait, pourtant, que les efforts du Parti pour imposer la censure et l’amnésie collective, face à l’ampleur des manifestations de 1989, auraient pu avoir l’effet contraire : pas un retour à la docilité de la société chinoise, mais l’élan dont a besoin la société chinoise pour exiger avec véhémence la réforme démocratique. La rébellion, quoi, la vraie.

Mais non. Le problème avec la rébellion, c’est que ça fonctionne surtout dans les sociétés démocratiques – ou en voie de démocratisation. Or la Chine n’est pas une démocratie – malgré la libéralisation de l’industrie et le recul du communisme en pratique – mais bien toujours une dictature du Parti. Fait amusant, la dictature du parti est une phase de transition de la révolution communiste, alors que le peuple n’a pas encore intégré pleinement le système qui, en principe, doit s’entretenir de lui-même par la bonne volonté du prolétariat. Ouais. Soixante ans de transition plus tard le Parti tient encore les rênes.

Pire encore, non seulement la négation des événements de 1989 est parvenue à engluer la génération des idéalistes ayant pris part au mouvement dans un silence acheté au prix d’une croissance économique sans pareil, d’une hausse catastrophique de la consommation, mais également d’une répression policière et d’une censure d’état aux proportions démesurées, mais maintenant est en mesure d’en récolter les fruits : la génération suivante ne sais rien des événements.

Les jeunes Chinois d’aujourd’hui, enamourés de ce consumérisme effréné, ne se soucient pas des avanies du pouvoir. Oh, il y en a certains qui savent sans doute ce qui s’est passé  – quel parent ne raconte pas sa glorieuse jeunesse à ses enfants? – mais on leur a sans doute appris à ne jamais en souffler mot, en leur apprenant du même souffle quelles seront les répercussions de commémorer ces événements.

Et voilà, comme ça, au prix d’une répression qui – soyons lucides – a eu l’effet contraire à peu près partout ailleurs qu’en Chine, les Chinois ont, en l’espace d’une génération, effectivement oublié les manifestations étudiantes de la place Tian’anmen au printemps 1989. Ont oublié ce qu’elles symbolisent, ce qu’elles réclamaient pour (et non pas contre) la Chine moderne; ont oublié la réponse du Parti, grâce – ou malgré – la persistance de la censure d’État; ont oublié que, pour quelques jours en 1989, alors que l’URSS s’effondrait, la Chine est passée à quelques doigts de la démocratie, quelques doigts refermés en un poing abattu sans ménagement sur les étudiants qui manifestaient pacifiquement pour encourager leur gouvernement à continuer les réformes de l’ère post-maoïste. Ironiquement, réformes dont Deng Xiaoping était la figure de proue jusqu’en 1986.

Le plus ardent défenseur de la réforme démocratique en Chine, l’ancien secrétaire général du Parti Zhao Ziyang, a été libéré de ses fonctions en 1989 et mort en 2005 encore confiné à sa résidence.

Et un peu partout dans le monde, aujourd’hui 4 juin 2014, la diaspora chinoise (dont plusieurs des manifestants de 1989 ayant réussi à quitter le pays – librement ou par exil), on va pourtant commémorer les manifestations de la place Tian’anmen. Partout sauf là où les événements ont eu lieu, où on peut encore vous foutre en prison pour avoir osé prononcer le mot. Pire encore, on peut vous foutre en prison parce qu’on croit que vous pourriez peut-être tenter de rappeler les événements (Le Point). Terrible.

Donc, loin des yeux, loin du cœur? 25 ans après les événements, tout indique que le pari du PCC ait fonctionné (Radio-Canada). En Chine seulement peut-être, oui, mais quand même. Et pourtant, «Tank Man» (ci-haut) a fait le tour du monde…

Je répète : terrible.

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