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Le Carré rouge : historique d’un symbole

Détails
4 Avril 2014
carrerouge

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Il arrive fréquemment qu’on utilise un symbole sans trop savoir ce qu’il représente, ou qu’on lui associe une définition qui ne lui colle pas forcément. Pensez simplement à la croix gammée, ou svastika : aujourd’hui dans les sociétés occidentales, il est synonyme de nazisme, alors qu’à l’origine, et aujourd’hui encore dans plusieurs religions hindoues, il symbolise en fait la prospérité et le bonheur (Encyclopaedia Universalis). Tout un détour, non? Il a été réapproprié par le mouvement nazi, fortement empreint de symbolisme et de mysticisme, pour en venir à acquérir une signification qui se trouve à mille lieues de son sens premier.

Et là encore, le sens qu’on lui connaît aujourd’hui n’était probablement pas celui que lui reconnaissaient les têtes pensantes du national-socialisme allemand, et qui tenait plutôt de la déclinaison slave du svastika, «signe magique manifestant la puissance et la majesté du soleil et du feu».

C’est un peu ce qui est arrivé au Carré rouge, démonisé aujourd’hui du haut de bien des tribunes comme représentant une idéologie quasi-anarchique, héritée des représentants du gouvernement québécois qui l’associent «à la violence et à l’intimidation» (Revue Relations) entre autres au cours du printemps érable.

D’ailleurs, certains tenants de ce discours mêlent peut-être simplement les époques. Symbole militaire à la base, le carré rouge est devenu de nos jours un symbole pacifiste, égalitaire, et plus que tout populaire (Petit Petit Gamin). Mais, si le carré est foncièrement inoffensif, le rouge fait peur pour bien d’autres raisons.

Le symbolisme de la couleur rouge elle-même, associée d’un point de vue politique à la social-démocratie, mais également et surtout à ses dérives (socialiste, communiste, marxiste, léniniste, maoïste, et bien d’autres encore) peut être un autre élément qui justifie la réticence et la méfiance que certains entretiennent à son égard. La bonne vieille «Red Scare» du maccarthisme de la Guerre Froide, avec ses accusations vides et ses listes noires, qui cherchait à débusquer les «Rouges» (HistGeo), et que les Républicains mettent à profit longtemps après la déchéance du sénateur du Wisconsin. Or cette peur rouge a aussi eu ses effets chez nous, friands d’américanité que nous sommes (et personne plus que les Québécois soit dit en passant). Bonus : saviez-vous que Léon Trotski a déjà ‘‘séjourné’’ à Amherst (Cumberland County)?

Bon, l’historien s’emballe! J’y reviens :

Il est donc facile d’oublier les réelles origines du symbole, du moins au Québec. La première apparition du Carré rouge, moins médiatisée, prend place dans le cadre d’une campagne du Collectif pour un Québec sans pauvreté contre le projet de loi 57 sur la réforme de l’aide sociale (CPUQSP). Il symbolise alors l’opposition (le blocage, le «stop») au projet de loi qui risque de plonger les moins bien nantis encore plus loin dans le rouge. C’est d’abord et avant tout un symbole de solidarité et de justice sociale.

Dès l’automne suivant, le symbole est repris par le mouvement étudiant, lors du déclenchement de la grève générale. Le lien est ludique au départ, associant le carré rouge au slogan «carrément dans le rouge» pour dénoncer l’endettement étudiant. Et, encore une fois, l’analogie du stop s’appliquait : stop à la réforme de l’aide financière qui menace d’aggraver le problème de l’endettement étudiant. Et ça a fonctionné (Radio-Canada : Radio-Canada) du moins en partie.

Depuis, le symbole est inextricablement lié aux luttes étudiantes.

Puis vint l’heure de gloire du Carré rouge : le printemps 2012. C’est à ce moment que se dessine, dans l’imaginaire collectif québécois et canadien (et pire encore chez nos compatriotes anglophones) l’association du Carré rouge avec une idéologie non plus de justice sociale, mais de désobéissance civile, voire de vandalisme et de violence.

Et ce n’est pas forcément par la faute des étudiants grévistes, dont les manifestations ont été souvent perturbées par des groupuscules extrémistes ou anarchistes (comme le Black Bloc : Le Devoir) qui ont mis l’anonymat que confère la foule au service de leur activisme parfois destructeur. On pourrait également pointer du doigt les dissensions entre associations étudiantes quant à la forme des manifestations : FEUQ, FECQ et ASSÉ n’étaient pas toujours d’accord sur les moyens, mais personne ne contestait le but ni le bien-fondé des manifestations.

On assiste, plus ou moins, au même problème qui touche aujourd’hui la population islamique, qui se voit invectivée et accusée des pires crimes et intentions en raison d’une association imaginée avec le radicalisme islamiste. On confond facilement Islam et islamisme, islamique et islamiste (Huffpost). Ce qui est aussi triste que ridicule, car la majorité des islamiques qui choisissent de quitter leurs pays d’origine le font sans doute au moins en partie pour se distancier des dérives de l’islamisme. Ce n’est pas dire que leur religion est fondée sur l’extrémisme et que chaque membre de l’Islam est un fondamentaliste ou un intégriste, chasseur d’infidèles, férocement opposé aux droits des femmes et que sais-je encore.

La semaine dernière, dans le cadre de la campagne électorale québécoise, la chef péquiste Pauline Marois accusait d’ailleurs le chef libéral Philippe Couillard de ne pas suffisamment avoir dénoncé le fondamentalisme islamique (et particulièrement la négation des droits des femmes) alors qu’il travaillait en Arabie Saoudite… Ce à quoi Couillard répondit, du tac au tac, que – premièrement – il imagine mal qu’on puisse, au Québec, soutenir ce genre d’idéologie face aux droits des femmes et que – deuxièmement – soutenir que cela signifie l’approbation de Couillard pour le fondamentalisme islamique serait comme dire que chaque personne qui visite le Texas est en faveur de la peine de mort. En un mot – le sien – une niaiserie, pure et simple! J’aurais tendance à être d’accord avec Couillard là-dessus.

De la grande politique, quoi!

Et ici au Nouveau-Brunswick, le Carré rouge a aussi sa signification. La FÉÉCUM l’a utilisé pour la première fois en 2008 au cours d’une campagne pour la mise en place d’un plafond d’endettement. Les signataires de la pétition adressée par la FÉÉCUM à la Législature provinciale reçoivent alors un Carré rouge, qui se veut «un écusson qu’ils peuvent porter comme symbole de leur endettement.»

Comme symbole de leur endettement. Pas comme symbole de leur soutien au militantisme radical, au vandalisme ou à l’anarchie, là; comme symbole de leur endettement. Ça adonne que des militants radicaux, des vandales et des anarchistes l’ont aussi porté pour les mêmes raisons, oui, mais l’habit ne fait pas le moine.

Alors avant de présumer que le fait, pour vos élus, confrères ou consoeurs étudiants, de revêtir le Carré rouge signifie le soutien ou la continuation d’une idéologie quelconque, qui relève des actions d’autrui, songez au sens du symbole. Car ce n’est pas le symbole qui dicte les actions de l’individu; c’est l’individu qui, par son dévouement à la cause symbolisée par le Carré rouge, décide des meilleures actions à entreprendre en accord avec sa conscience et son jugement.

Il n’y a pas qu’une seule route vers le sommet de la montagne, mais tout le monde est mieux de mettre une tuque avant de partir.

Enfin, tout ça pour dire que le Carré rouge a revêtu plus d’un sens depuis son «apparition» en 2004. Et que, même s’il est actuellement en voie de devenir un symbole international de solidarité et de résistance, dans un contexte étudiant il représente avant tout le fait que la personne qui le porte désire « que cesse la hausse des frais de scolarité»; il lance donc fondamentalement «un message de solidarité et d’équité» (FECQ).

Arborer le Carré rouge, ce n’est donc pas (obligatoirement) un signe de soutien à l’un ou l’autre des porteurs du Carré rouge – ni à ses actions, positives ou négatives (et là encore le débat peut être long!) – mais bel et bien de soutien à la cause commune.

Stop à la hausse!

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