
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Il y a de ça quelques semaines, une chose aussi inattendue qu’inusitée s’est produite à l’Université Windsor.
Voici, en gros, la situation : les postes à pourvoir au sein de l’Alliance étudiante (UWSA) pour la prochaine année académique étaient tous brigués par un seul candidat, sans opposition. Qui plus est, six des candidats visaient à se faire réélire pour un nouveau mandat. Pendant la semaine précédant le scrutin, un groupe d’étudiants outrés par la situation a lancé une initiative Facebook visant à paralyser l’élection. L’initiative, nommée «None of the Above» (NOTA) incitait la population étudiante à voter «non» ou «aucun des candidats en lice» lors du prochain scrutin (NOTA). Et en quelques jours seulement, la campagne est parvenue à ses fins : tous les candidats en lice ont été rejetés par l’électorat. UWSA se retrouvera donc sans conseil exécutif et sans conseil d’administration à compter du 1er mai, une situation sans précédent (Windsor Star : Windsor Star).
Les membres de NOTA se sont notamment élevés contre la présence des candidats aux bureaux de scrutin, où on les voyait tenter de reconquérir l’électorat (Windsor Star). Les candidats ont senti le besoin de se présenter sur les lieux afin de contrer l’impact négatif de la campagne NOTA, qui menaçait de bloquer l’élection.
Évidemment, ça n’a pas fonctionné. En fait, ça a peut-être joué en faveur de NOTA.
Un observateur étudiant postule que le groupe derrière NOTA avait l’intention de se présenter en bloc aux élections, mais aurait pris sa décision trop tardivement. Alors la campagne NOTA serait devenue, en quelque sorte, un geste démocratique qui devait venir valider leur indignation en y joignant la majorité des étudiants.
Mais si tel était le cas, difficile de comprendre comment la campagne NOTA constitue, véritablement, un geste démocratique. En effet, ce même observateur a qualifié l’initiative de «geste anti-démocratique», puisque découlant d’une action politique ayant pour but d’annuler le vote, ce qui du coup nie le rôle du vote en tant que devoir démocratique.
Comme si bouder le processus au lieu de proposer une alternative devenait en soi une alternative. Mais en est-ce une? La question est, j’avoue, assez complexe :
En principe, si la rumeur est vraie et que les étudiants à l’origine de NOTA ont manqué la date-butoir pour les mises en candidature, cette initiative, même si elle est parvenue à rallier un grand nombre d’étudiants, s’attaque au problème sans nécessairement le résoudre. La démocratie, si imparfaite soit-elle, opère selon des principes rigides. L’élection doit suivre un processus et un déroulement qui soit le même pour tous. Le processus électoral devient en fait le seul élément – en principe – prévisible de l’élection : c’est pourquoi on embauche un directeur des élections. Alors, si le groupe de NOTA s’opposait à la réélection des candidats sans opposition, il n’en tenait qu’à ces personnes de soumettre leur propre candidature en temps utile. Leur opposition n’est probablement pas venue d’une illumination subite : et si oui, leur contribution à la démocratie est, au mieux, douteuse.
En fait, si ces individus, avaient agi de façon constructive il n’y aurait pas véritablement eu de problème : il y aurait eu concurrence aux postes, et l’électorat aurait tranché.
Pourtant, NOTA aura au moins le mérite d’avoir conscientisé la population étudiante quant à sa propre puissance, de lui avoir démontré la valeur de son vote. Et ça, c’est certainement positif pour la démocratie. Vous voyez, quand je dis que c’est complexe, comme question?
Considérons cependant une autre possibilité – toujours si le groupe derrière NOTA avait réellement des ambitions politiques – et présumons qu’il s’agisse d’une campagne stratégique. L’impact de NOTA sur l’élection prévue, et le rapide succès de la campagne, serait susceptible d’attirer bien des votes aux gens derrière l’initiative quand ils se présenteront à l’élection de la rentrée 2014. Le processus est-il plus respecté de cette façon? Pas certain. En effet, pour des gens qui s’insurgeaient contre le non-respect du processus électoral quand ils ont vu les candidats serrer des mains aux bureaux de scrutin, ils auraient à leur tout bafoué ce processus en faisant campagne au même moment, soit alors que ce n’était plus permis.
De plus, que penser d’un groupe qui soit prêt à vanter les mérites de l’abstention au nom de la défense du processus démocratique? L’abstention est un droit, soit, et mieux vaut s’en prévaloir que de voter aveuglément pour le seul candidat en lice ou, pire encore, de ne pas voter du tout. Mais l’abstention érigée en option politique vient un peu invalider le processus en entier. Ça devient un vote contre l’élection.
Mais, une fois encore, quand l’électorat de dis, en l’essence : «mieux vaut rien, que toi pis ta gang»… Le problème ne date probablement pas d’hier.
Et si, à l’opposé, le groupe n’avait pas d’aspirations politiques et que leur campagne était purement motivée par l’indignation? Alors il peut sembler irresponsable d’invalider le processus de la sorte sans proposer d’alternative viable. Mais c’est justement le manque d'alternative qui semble à la base de leur indignation… Et le fait de forcer une nouvelle élection à la rentrée ouvre cette possibilité, bien qu’en paralysant UWSA jusqu’à l’automne. Encore, cela ne sera une solution que s’il y a plus de candidatures soumises à la prochaine élection, ce qui n’est pas gagné.
Quoi qu’il en soit, la leçon est (au moins) double dans toute cette affaire: de un – le vote démocratique est une arme puissante et il n’y a pas de vote qui soit «sans valeur», qui n’ait le pouvoir de faire une différence; de deux – si vous n’êtes pas d’accord avec vos leaders politiques, faites-vous entendre, oui, mais pour l’amour, chialer et mettre des bâtons dans les roues ne suffit pas. Il faut s’impliquer pour changer les choses si on croit fermement que les choses doivent changer.
Petit secret du métier en terminant : la vaste majorité du monde n’a à peu près aucune idée de comment faire ce qui est attendu de lui – ça s’apprend à mesure. Parfois, ça s’enseigne, d’autres fois ça s’improvise; toujours ça s’apprend et, si on est chanceux, ça se retient. La politique ne fait pas exception, certainement pas, à cette règle. Ce qui fait le succès des politicien-ne-s, les contacts, le charisme, l’éloquence, la passion, la vision, la persévérance, l’intégrité, s’acquièrent en-dehors de l’arène politique et y trouvent en fin de compte un terrain d’expression, où ils deviennent un moyen de valorisation de l’individu qui les possède. Et qui les y raffine avec l’expérience. Idem pour les idées. Vous les avez avant d’entrer en politique, ça ne vous tombe pas tout cuit du ciel un beau matin de début de campagne – une fois en place il faudra trouver comment les réaliser.
Et des idées, y’en aura d’autres aussi! Comme dit mémère : «y’a yinque les fous qui changent pas d’idée». Pas grand place pour les indécis, dans son implacable logique!
Fait que, décides, pis agis!




