
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Alors voilà, dans notre époque dominée par le partage instantané d’information et d’images vous savez sans doute qu’il est devenu de plus en plus facile d’offusquer, même sans réellement le vouloir, de plus en plus de gens avec un maximum de rapidité et d’efficacité.
C’est ce qui vient d’arriver à l’Université de Regina : plusieurs membres de l’équipe de meneuses de claques de l’UofR ont été photographiées portant des costumes de cowboys et d’Indiens. La photo transmise via Instagram montre une vingtaine de membres de l’équipe, les unes portant des chemises carottées et des chapeaux de cowboy, et d’autres portant des habits à l’aspect de cuir ou de peaux de bêtes, des bandeaux, des plumes et ayant les cheveux tressés.
Évidemment, pas besoin de vous dire que cela a été fait sans malice.
Cependant, la photo a suscité de vives réactions sur Twitter (Leader-Post) avant son retrait d’Instagram. Une professeur de l’institution a déclaré à CBC que «de traiter les femmes de la nation Métis et des Premières nations comme des costumes les objective, et ce comportement contribue à leur déshumanisation, ce qui est un problème bien plus grave qui devrait préoccuper tous les Canadiens (traduction libre)». Alors qu’à l’inverse, d’autres ont répondu sur Twitter que les gens se disant offusqués par l’image faisaient preuve d’hypersensibilité, et que «peu importe ce que vous faites de nos jours, quelqu’un va se plaindre (traduction libre)».
Mais le problème est en fait plus grave, et dépasse la simple réaction (puisse-t-elle sembler excessive) à un événement isolé. Les mots et les images forment la base de toute culture, et leur pouvoir sur les mentalités ne peut être sous-estimé. Le concept de signe linguistique (AC-Grenoble) est fort intéressant pour qui s’intéresse à la question. Pour faire simple, chaque mot – le signifiant – évoque un concept ou un objet – le signifié – les deux formant une paire, en principe, indissociable. Je ne peux pas dire, par exemple, «table» en voulant vous faire penser à une chaise; vous allez imaginer une table.
Mais le rapport signifiant-signifié est aussi un instrument d’objectivation, et de transformation de notre perception de la réalité. On parle alors d’un glissement du signifié. Prenons l’exemple du mot «bitch» : saviez-vous qu’il désigne à l’origine la femelle du chien? Or, est-ce la première image qui vienne en tête aujourd’hui? Pas forcément. Y’a des gens qui hésiteraient à qualifier leur chienne de «bitch» parce que ça semblerait méchant (Colbert Report). Le seul fait que Colbert souligne cette incohérence et que l’on trouve ça drôle suffit à faire réfléchir; et il réussit bien à le faire, même si sa subtilité échappe à certains.
On ne devrait pas éteindre son cerveau en allumant la télé. Autre histoire, autre jour.
Donc, c’est ça un glissement du signifié. C’est un processus naturel et constant, qui relève de la nature vivante des langues. Les mots, dans leur forme écrite, sont relativement fixés, mais leur forme concrète (ou abstraite, dans le cas des concepts), pour sa part, peut changer dépendant de l’utilisation que l’on fait du mot.
Lors de ma brève carrière d’enseignant, le mot qui m’agaçait – et je dis agaçait pour être gentil – le plus, à cause du glissement et de ses implications, était sans contredit «gay». C’était devenu le condiment par excellence en ce qui concerne les choses que l’on percevait comme négatives ou mauvaises. Combien de fois ai-je entendu l’odieux «Well ça c’est right gay!».
Était-ce dit avec malice? J’ose croire que non; le signifiant avait acquis ce nouveau signifié – ce n’était pas à mon idée une tentative consciente des élèves d’attaquer la sexualité de leurs camarades homosexuels. Par contre, quand chaque chose que l’on cherche à dépeindre comme négative, mauvaise, ou anormale, devient quelque chose de «gay», comment la personne qui est déjà aux prises avec la crise identitaire que peut représenter la prise de conscience – et l’acceptation – de son homosexualité, en viendra à se percevoir?
On sous-estime souvent le pouvoir des mots. Les images, qui valent mille mots comme le veut l’adage, n’y échappent pas, comme on l’a vu dans le cas de l’UofR.
Tout le débat récent entourant la «culture du viol» découle du même genre de glissement, cette fois de la perception. Le discours dégradant, voire déshumanisant, tenu à l’égard des femmes dans les incidents rattachés à cette culture ont pour effet – parce qu’on tente instinctivement de les dédramatiser, de se dire que c’est une blague de mauvais goût, qu’il n’y a pas de réelles intentions de passer à l’acte – de faire de celles qui en seraient victimes les coupables. Ça devient de leur faute; elles ne sont plus des personnes à part entière, mais des objets de violence verbale et psychologique. Des punching-bags émotifs, plus ou moins, ouverts à ce genre d’abus parce que, supposément, «ça ne fait mal à personne».
Personne en voudra à qui décharge ses frustrations sur un punching-bag : c’est fait pour ça. Quand ce punching-bag devient une personne, ça change les affaires.
Je ne reviendrai pas sur les incidents d’Ottawa, que l’Université redouble d’effort pour faire sortir de l’espace public à grands coups de comités et de groupes de travail. La phase de l’indignation est bien vite passée, malheureusement; peut-être à cause de l’absence de réels responsables, ou plus précisément d’une responsabilité partagée par la société entière. Peut-être est-il alors plus tentant de regarder ailleurs. Mais d’autres événements récents méritent qu’on s’y attarde. Et, je vous rassure, je perçois l’ironie de mes propos.
L’été dernier, le blogueur québécois Gab Roy a étalé ses fantasmes personnels à l’égard de la comédienne Mariloup Wolfe sur son blogue. Roy a «décrit en détail, de manière aussi peu subtile que vulgaire, son fantasme pervers d’avoir une relation sexuelle dégradante, violente et abusive (Journal de Montréal)» avec la comédienne.
Je n’ai pas lu le blogue en question – je vois mal quel intérêt on pourrait y trouver si c’est le genre de trucs que M. Roy qualifie d’amusant – mais l’auteur s’en est par la suite rapidement excusé, avant de retirer le texte de son blogue devant l’indignation qu’ont soulevé ses propos, qu’il décrivait comme «une blague extrêmement vulgaire». Le tout est encore aisément retrouvé via Google, preuve que les traces laissées dans Internet ont peut-être l’endurance des pas pris sur la Lune.
Quoi qu’il en soit, la poussière retomba et il semblait qu’après les excuses de Roy et le retrait «officiel» de son texte, l’affaire pourrait bien en rester là. Mais au début mars, Mariloup Wolfe entame une poursuite au civil contre le blogueur déchu (Roy a perdu son emploi et tous ses commanditaires depuis l’incident) pour la somme de 300 000$ (Huffington Post). La poursuite est un geste symbolique pour Wolfe, qui veut dénoncer la violence faite aux femmes, violence qui ne se traduit pas toujours forcément par des séquelles physiques; il est inacceptable pour elle qu’entre adultes on puisse tenir de tels discours, lancer des attaques aussi personnelles, et s’en tirer avec de simples excuses.
«J’en fait un combat personnel, au nom des femmes, de l’intimidation, de la dignité humaine» a lancé Mariloup Wolfe lors de l’annonce du dépôt de sa poursuite.
Well, bravo Mariloup!
Et à ceux qui trouveront que Roy fait pitié là-dedans, lui qui «craint pour sa sécurité» désormais, selon ses dires, je propose l’idée suivante : la ou les femmes visées par des propos du genre de ceux de Gab Roy, au nom de la comédie, ne craignent-elles pas tout autant pour la leur? Quand on voit autour de nous une société qui est prête à rire de ce genre de crasse (si l’intention est de provoquer, de faire réfléchir, y’a de meilleures voies à emprunter), je ne blâmerait aucune femme de vouloir, comme le projette Gab Roy, «[s]’acheter un spray de poivre de cayenne pour [s]on auto-défense». En un mot : karma.
L’existence même du produit est révélatrice de l’étendue du problème : on en rit plus juste, baptême, on en fait une industrie!!!
!!! (ça, c’est moi bouche bée).
Mais ces exemples tiennent de l’exception : ce sont des événements arrivés à des personnes bien en vue, des célébrités, qui bénéficient d’une écoute quasi-assurée. Je veux souligner leur courage d’avoir utilisé cette visibilité pour attirer l’attention du plus grand nombre sur des problèmes réels et profonds; toutefois, la chose a peut-être été plus «facile» pour elles qu’elle ne l’est pour plusieurs autres, qui se demanderont qui va bien vouloir les écouter – ou les croire.
Chaque jour, sans y penser, on utilise des expressions, on véhicule des images, on perpétue des stéréotypes négatifs, le tout sous le couvert de l’inoffensif. Non, on ne le fait pas pour abaisser, mais pour rire, sans penser, ou parce qu’on l’a entendu quelque part, parce que ça fait partie de notre culture, de notre background.
Mais pourquoi c’est là?
L’autre jour, en effectuant des travaux chez moi avec mon père, j’ai dû adopter une méthode non-orthodoxe pour faire je ne sais plus quoi, et il m’a dit, le plus naturellement du monde «ça, on appelerait ça un plan d’n***e». Il a dit ça en riant, parce qu’il trouvait ma façon de faire bizarre, comique. J’ai pris une pause et je lui ai dit, sur le même ton «c’est une façon pas mal raciste de le dire, mais t’as raison, j’fais pas d’allure». J’ai ri, moi aussi, parce que c’est vrai que ma méthode ne faisait pas grand sens. Que voulez-vous, après dix ans d’université, les travaux manuels, parfois…
Mais c’est une expression que j’entends depuis que je suis tout petit, qui fait partie du jargon de ma région natale, et qui n’est généralement pas perçue comme insultante. C’est l’équivalent de travailler «en trois pis en quatre» par ici, plus ou moins. Mais, dès qu’on prend la peine de la remettre en question, on voir à quel point ça contribue à entretenir des stéréotypes négatifs envers les Noirs, qui n’ont pas de fondement dans la réalité vécue : ça nous dit, ça ancre sournoisement dans notre esprit l’idée que ce sont de mauvais travailleurs, alors qu’il n’en est rien.
Quel effet ça peut avoir sur eux, même si on n’utilisera jamais ces propos dans une conversation avec un Noir?
Vous voyez, ça peut paraître idiot, mais prenez la peine d’y penser.
D’ailleurs, je crois qu’on est dûs pour une nouvelle vague d’expressions figées en Acadie. Y’a aucune raison pourquoi une personne frustrée aurait une «montée de lait» plutôt qu’«coup de bile»; c’est de la bile qu’on répand, pas du lait, et d’ailleurs la bile est unisexe. Y’a pas plus de raison qu’une personne qui se fait escroquer ou exploiter dise qu’elle a été «jewée» plutôt que «britée»; le référent culturel fait pas mal plus de sens, même si c’est pas beaucoup plus gentil. Et j’y reviens : en aucun cas quelques chose de mauvais ne devrait être «gay»; j’aime encore mieux entendre dire que «ça suce» ou «ça suck», même si ça ne faut aucune espèce d’allure quand on y pense. Je doute qu’on finisse par offusquer les Plecos et les Ancistrus (Aquamonstres).
Bref, laissez libre-cours à votre créativité et dans quelques siècles, les linguistes se gratteront la tête à savoir d’où ces expressions sont sorties!
Allez, bon vent!




