
Lettre envoyée à l'Alliance canadienne des associations étudiantes (ACAÉ) par notre VP exécutif, Simon Ouellette
Chers membres de l’Alliance canadienne des associations étudiantes, bonjour!
Je m’appelle Simon Ouellette. fier Acadien, étudiant à la faculté de droit de l’Université de Moncton. Aujourd’hui, je vous parle en tant que représentant de la FÉÉCUM, la Fédération des étudiants et étudiantes du Centre Universitaire de Moncton. Je vous ai préparé cette lettre afin de vous faire une proposition de changement de cap fondamental pour cet organisme étudiant national.
Notre Fédération songe sincèrement à se retirer de l’alliance. Pourquoi? L'ACAE fut établie sur des bases insuffisamment progressistes : l’ACAE ne respecte toujours pas LA valeur fondatrice de la FÉÉCUM, c’est-à-dire le droit à l’éducation. Sachez que je vous ai rédigé cette lettre en tant qu’ami du mouvement étudiant, pour que nous puissions remettre l’ACAE sur la bonne piste. Ce chemin, c’est de choisir l’éducation comme un droit, pour en faire un réel projet de société.
Je vous parlerai donc de trois choses : mon désaccord avec l’idéologie présente de l’ACAE ; la faiblesse de la militance de groupe d'intérêt ; et finalement, le syndicalisme de combat, une voie d’avenir encourageante et nécessaire pour le mouvement étudiant.
La philosophie de l’ACAE
Dès sa fondation en 1995, l’alliance s’est dotée de 4 principes directeurs. Les deux premiers principes sont ceux qui m’intéressent : l’accessibilité et l’abordabilité.
Accessibilité : L’ACAÉ croit que toute personne douée pour les études et désirant accéder à l’éducation postsecondaire ne devrait être confrontée à aucun obstacle, qu’il soit de nature financière, sociale, politique, physique, culturelle ou autre.
Abordabilité : L’ACAÉ estime que les étudiants ne devraient accumuler aucune dette déraisonnable ni insupportable afin d’accéder à l’enseignement postsecondaire ou de poursuivre leur formation.
Les principes expliquent la raison d’être de l’organisme. Le premier principe – l’accessibilité – c’est à dire l’éducation pour tous – est excellent : on ne peut être contre la vertu. Toutefois, le second principe, celui de « l’abordabilité », est contraire au premier principe. La notion de l’abordabilité est une véritable tare pour la lutte étudiante. Le principe de « l’abordabilité » est hypocrite, car il vient enfermer l’accessibilité pour tous dans le paradigme de l’utilisateur-payeur. On a donc un principe directeur qui vient nous encastrer dans la vision néolibérale de l’éducation, une éducation marchandisée, une éducation ou l’étudiant est inévitablement un client. S’il y a un endettement déraisonnable, c’est inévitablement parce que l’ACAE estime qu’il existe un endettement raisonnable. On fait donc affaire à un principe qui affirme l’obligation à l’étudiant de s’endetter, alors que l’on clame l’accessibilité pour tous...
Le Petit Robert définit le mot « principe » comme « une règle d’action s’appuyant sur un jugement de valeur et constituant un modèle, une règle ou un but ».(1) La FÉÉCUM rejette la marchandisation comme but de l’éducation.
Désirer un endettement raisonnable pour ses membres, cela serait sûrement correct pour des gérants de banques, mais ce n’est pas un but très noble pour une organisation étudiante!
Les étudiants n'ont jamais élu des leaders pour lutter pour une dette raisonnable. Et je doute sincèrement que vous, membres de l’ACAE, auraient pu être élus en tenant un tel discours auprès de vos étudiants. Débarrassons-nous de cet héritage répugnant qui provient des latrines du parti libéral fédéral.
L’ACAE a besoin d’objectifs beaucoup plus visionnaires, plus progressistes et franchement plus généreux. Il faut transformer l’idéologie de l’ACAE, d’abord pour mieux représenter les étudiants, mais surtout pour adopter un discours et une pratique plus efficace, davantage porteuse de changements.
La faiblesse du «interest group» étudiant
Ayant choisi la voie du néolibéralisme tiède dès sa création, l’ACAE s’est alors occupé à articuler le principe de la « dette raisonnable », concept stérilisant qui força l’organisation (dans un souci de cohérence interne) à faire de son effectif les apôtres de ce gospel réactionnaire auprès de leurs étudiants.
Depuis sa création, l’ACAE s’est historiquement posé comme allié du parti libéral, miroitants plateforme et discours dans ses revendications (je pense notamment au discours de « l’économie du savoir »). Elle n’a pas osé viser plus loin au nom de ce qu’elle appelle « pragmatisme »(2). « pragmatisme et réalisme », mantra de l’impuissance politique. Par moment l’Alliance milita pour un gel, et par d’autres instants, appuyait l’indexation des frais universitaires (qui en somme signifiait revendiquer la hausse). Cela n’est pas pragmatique ni réaliste : du défaitisme qui nous a amenés à négocier à perte, et ce, à l'échelle nationale.
L’ACAE peut devenir un acteur politique si elle refuse d’être réduite à un « interest group ».
En ce moment, les revendications s’étalent surtout sur le court terme et sont dépourvues d’une vision du monde plus large, évitant de parler de l’éducation comme projet social. La voie choisie par les présidents tels que Alex Usher nous a placés dès nos débuts tout à fait à l’opposé d’une approche solidaire avec les mouvements sociaux. Incapable d’appuyer les luttes progressistes canadiennes, l’ACAE s’est isolé, se retrouvant sans les alliés naturels du mouvement étudiant, notamment les syndicats, les regroupements féministes, les coalitions contre la pauvreté, les partis de gauche, les ouvriers et les chômeurs!
Aujourd’hui, face à un gouvernement conservateur sans merci qui vient sabrer le financement public dans la culture, l’environnement, l’assistance sociale, l’éducation et contraint les institutions à privatiser la recherche universitaire, l’ACAE n’a plus d’oreille à Ottawa. Elle ne peut même plus se contenter de ces « victoires » partielles qu’elle obtenait autrefois sous les libéraux. Face à son impuissance, car ayant écarté toute possibilité de monter un rapport de force politique, l’organisation préfère se bercer d’illusions quant à son utilité et attendre la venue d’un gouvernement salvateur, plus ouvert à ses trop modestes demandes. En attendant, on fait un grand cirque ou les universités membres se paient des rencontres au travers de tout le pays sur le dos de leurs étudiants.
L’ACAE se voit réduite à être un grand rassemblement de « networking » Toastmasters, qui a comme épreuve finale le fameux « lobbycon ».
L’aura d’importance et de respectabilité que dégagent ces meetings en veston cravate en a malheureusement envouté plus d’un. Obtenir des rencontres avec des ministres sans avoir un rapport de force établi au préalable est une stratégie peu gagnante. Les gouvernements fondent leurs grandes décisions sur des visées électoralistes, et non par des rapports rédigés par nos jeunes visiteurs armés de leurs bonnes intentions.
Sortir de l’impasse : un mouvement étudiant combatif
Plus que jamais, le Canada a besoin d’un mouvement étudiant combattif. Un mouvement qui lutte pour conserver les acquis des mouvements étudiants du passé, ainsi que pour assurer de nouveaux gains, et ce, par le biais de la contestation permanente. Le mouvement s’organise à construction et le maintien d'un rapport de force permanent devant l'État et l'élite économique.
« Si on veut que nos revendications soient satisfaites, il ne suffit pas de formuler des demandes au gouvernement; il faut entamer une escalade de moyens de pression lors de campagnes nationales. Pour ce faire, il faut tout d’abord que les revendications votées en assemblée générale soient largement partagées et appuyées par le plus d’étudiants et d’étudiantes possible. Lorsque, aux quatre coins du pays, la population étudiante décide de défendre ses revendications en s’engageant massivement dans diverses actions, une pression se fait sentir sur le gouvernement: c’est la force du nombre. L’instauration d’un tel rapport de force avant toute négociation fait en sorte que le gouvernement ne peut plus nous ignorer et est alors contraint de considérer nos revendications, ce qui augmente de façon significative les chances qu’elles soient satisfaites. »(3)
Il faut devenir acteur politique, pas spectateur : définir le climat politique, ne pas simplement le subir.
Nous sommes capables de construire un mouvement pour rebâtir le pouvoir étudiant, et nous pouvons prendre la route du syndicalisme de combat. Nous avons les ressources, des associations nationales (ACAE, FCEE) étudiantes avec des centaines de milliers de membres. En effectif brut, nous sommes en nombre égal (300 000 membres) avec un syndicat des plus puissant du pays, soit UNIFOR, qui regroupe les TCA (Travailleurs canadiens de l’automobile) et le SCEP (Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier).
Nous avons un devoir historique de renouer les liens entre le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant pour créer un réel rapport de force. Sur ce plan, les perspectives d'avenir sont plus qu'encourageantes.
De plus, nous n’avons pas à réinventer la roue. Nous avons eu le privilège de voir en action le syndicalisme de combat lors du fameux printemps érable de 2012. C’est à ce moment qu’a fleuri tout le travail réalisé par la CLASSE : là, nous avons vu monter un réel rapport de force, une force populaire qui a politisé une génération entière! En rejetant la vision corporatiste du mouvement étudiant et en embrassant le syndicalisme de combat, la lutte contre les frais universitaires est devenue une lutte populaire contre le gouvernement néolibéral. Pour réaliser cet exploit, un énorme travail de terrain (sensibilisation, organisation, radicalisation) s’est produit, et ce bien avant 2005, c’est à dire depuis la dernière grande mobilisation étudiante québécoise.
L’ACAE doit puiser dans la riche expérience acquise par l’ASSÉ depuis 2005. Je termine donc cette lettre en vous tendant la main, membres de l'ACAE. La FÉÉCUM vous propose de vous approprier les principes fondateurs suivants :
Considérant que l'éducation est un droit, non un privilège, l’ACAÉ croit en une éducation publique, gratuite, laïque, de qualité, accessible et non discriminatoire.
Pour réaliser ces objectifs, il est nécessaire de lutter pour :
1. pour un régime d'aide financière adéquate ayant pour but d'éliminer l'endettement étudiant et d'assurer la satisfaction des besoins fondamentaux;
2. pour un réseau d'éducation public libre de toute ingérence de l'entreprise privée, y compris la sous-traitance;
3. pour la démocratisation des institutions d'enseignement dans une perspective d'autogestion;
4. pour une solidarité syndicale avec toute lutte internationale progressiste visant le mieux-être de la société;
5. contre toute forme de mondialisation qui entérine la prédominance du profit sur le bien-être de la population.
Qu’est-ce que signifie le mot pouvoir ? Le pouvoir signifie la capacité d’agir. Nous avons besoin d’un pouvoir étudiant canadien. En tant que représentant de la FÉÉCUM, mais surtout en tant que simple militant étudiant, je vous dis, chers membres de l’ACAE, réfléchissez sérieusement à votre rôle dans l’avenir du mouvement étudiant. Ces objectifs ne peuvent être réalisés que par l’organisation d’un mouvement étudiant combattif, au niveau national.
Débarrassons-nous du principe de l’abordabilité et embrassons le syndicalisme de combat, pour que l’éducation ne soit plus une affaire de privilège, mais un droit.
Ouvrages recommandés
1. Jean-Marc Piotte, Le syndicalisme de combat, 1977, Disponible gratuitement en ligne : http://classiques.uqac.ca/contemporains/piotte_jean_marc/syndicalisme_de_combat/syndicalisme_de_combat.pdf
2. Renaud Poirier St-Pierre, Philippe Ethier, De l’école à la rue, Écosociété, Montréal, 2013
3. Eric Martin, Maxime Ouellet, Université Inc. : Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et l’économie du savoir, Montréal, Lux Éditeur, 2011
4. Pineault, Éric. Quebec's red spring: an essay on ideology and social conflict at end of neoliberalism. Studies in Political Economy : a socialist review. No 90 (autumn 2012), p. 29-56. Disponible gratuitement en ligne : http://spe.library.utoronto.ca/index.php/spe/article/download/19268/16004
5. Gabriel Nadeau Dubois, Tenir tête, Montréal, Lux Éditeur, 2013.
“The liberal class has ossified. It has become part of the system it once tried to reform. It continues to speak in the language of technical jargon and tepid political reform, even though the corporate state has long since gutted the mechanisms for actual reform.The failure by the liberal class to adjust to the harsh , new reality of corporate power and the permanent war economy, to acknowledge its own powerlessness, has left the liberal class isolated and despised. The liberal class has died because it refused to act as if anything had changed. It ignored the looming environmental and economic collapse. It ignored the structural critique that might pull us back from the horrific effects of climate change and a global depression. Our power elite and their liberal apologists lack the ideas and the vocabulary to make sense of our new and terrifying reality."
-Chris Hedges, Death of the liberal class, Vintage Canada Editions, 2010, p 153
1 Le nouveau petit Robert : dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Dictionnaires le Robert, 2000. Principe, p.1530
2 Dans sa définition de Objectifs de l’Alliance canadienne des associations étudiantes, il est affirmé que L’ACAÉ cherche à arriver à «des solutions originales et pragmatiques».
3 http://aveclasse.com/les-fondements-de-lasse/la-combativite/ consulté le 20 juin 2013




