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« Tolérance zéro »

Détails
5 Mars 2014
udottawa

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Cette semaine deux nouvelles sont apparues, coup sur coup, sortant de l’Université d’Ottawa, et faisant le bonheur des médias d’information nationaux. Ces deux nouvelles portent en outre sur des manifestations d’une «culture du viol» sur ce campus. Et combien d’autres encore???

Dum dum duuuuum… Mais bon, d’abord, les nouvelles :

La première nous apprend comment un groupe d’étudiants (dont des élus de la Fédération étudiante) ont tenu des propos «sexistes et dégradants» à l’égard de la présidente de la FÉUO, Anne-Marie Roy (Radio-Canada). Pour plus de détails, vous pouvez consulter la version du site qui a révélé en primeur la nouvelle, parce que Radio-Canada en retire de jour en jour (The Belle Jar).

La seconde nouvelle nous apprend pour sa part que l’équipe de hockey masculine entière de l’Université d’Ottawa vient d’être suspendue en raison d’allégations d’«inconduite grave». Plusieurs des joueurs auraient agressé sexuellement une victime au cours d’un séjour à Thunder Bay (CBC).

Nos médias locaux ont sauté sur le sujet comme des coyotes sur un vieux T-bone : «Est-ce que ça se passe ici? Est-ce que c’est aussi grave qu’à Ottawa? Combien de cas de viol à l’Université de Moncton cette année? Surveillez-vous les équipes de hockey quand elles se déplacent à l’extérieur de Moncton?»

«Euh, non.»

«…Ah. OK ben alors, qu’est-ce qu’on ferait si ça se passait ici?»

Et ça nous donne une non-nouvelle comme ce qui figure aujourd’hui en page 6 de l’Acadie Nouvelle : à l’Université de Moncton, on a une politique de «tolérance zéro» envers la «culture du viol».

Une chance que y’a des journalistes vigilants pour nous rassurer sur les éventuelles actions d’une université pour contrer une hypothétique crise liée à la «culture du viol» sur notre campus. Non mais, franchement, qu’est-ce qu’une personne sensée va répondre à la question, sinon que c’est «tolérance zéro»?

J’espère qu’il n’y a pas d’alternative!

C’est pas comme si la vice-rectrice allait dire autre chose, ou comme si l’Université de Moncton avait une politique exclusivement dédiée à cette éventualité : et je ne pense pas que ce soit par la faute d’un laxisme en la matière ou d’un manque de prévoyance.

Allez pas me faire une nouvelle là-dessus demain, là!

«L’Université de Moncton n’a pas de politique contre le viol»… Joli titre, très sexy; il sera peut-être difficile d’y résister. Mais, pour l’amour, attachez-vous s’il le faut mais RÉSISTEZ. J’ai déjà entendu dire qu’on peut boire de l’eau à un cactus, mais ceci ressemblerait plus à téter sur une roche pour étancher sa soif : y’a rien là!

Y’a pas de politique parce que, heureux hasard, y’a une loi contre ça. Il y a également un service entièrement dédié à intervenir en cas de harcèlement sexuel à l’U de M.

Une autre question posée par le journaliste touchait à la politique sur les médias sociaux de l’Université de Moncton. Un autre éléphant rose.

Comment diable une institution – peu importe laquelle – pourrait appliquer une telle politique? Les médias sociaux sont devenue synonyme de liberté d’expression – ce serait digne d’un régime totalitaire que de croire qu’il est possible d’y imposer un bâillon. Même la Chine a essayé, et le mieux qu’elle a pu faire est de bloquer les médias existants pour créer son propre Twitter, Weibo, qui est fréquemment visé par la censure (Courrier international). Et encore, cela ne permet à la Chine que de «bloquer» l’influence extérieure qui est, aux yeux de la classe politique dirigeante chinoise, une menace constante sur la culture chinoise. Ben, leur vision de la culture chinoise, qui repose largement sur une confiance (de moins en moins) aveugle sur le Parti. LE parti.

Et comment, je vous le demande, l’Université de Moncton arriverait à contrôler ce que ses étudiants publient sur facebook ou Twitter, si la seule «solution» à laquelle est parvenue la Chine est un blocage complet de ces applications web et leur remplacement par des succédanés sous haut contrôle par la censure d’État?

Elle ne peut malheureusement qu’intervenir après le fait, et encore seulement si une plainte est déposée par la victime : c’est triste mais c’est ça. Entre temps, l’Université de Moncton ne peut que poursuivre ses efforts de sensibilisation.

Remarquez, dans le cas de l’uOttawa, les utilisateurs n’ont pas été trop futés non plus : c’est que les médias sociaux sont une arme à double tranchant, qui peut vous servir comme vous nuire. C’était imbécile de leur part de croire qu’une conversation tenue sur le web – espace public s’il en est un – puisse être privée. Et même ce fait n’excuserait aucunement la teneur de leurs propos : quand on suggère qu’une fille mériterait d’être «punie avec mon shaft», le problème n’est certainement pas la fille, n’est pas plus l’intimité sur le web, n’est même pas l’attention médiatique (parfois démesurée) que cela reçoit : le problème est entre les oreilles de qui émet ces propos dégoûtants.

Que le responsable n’ait eu aucune intention de passer à l’acte importe peu. Tant mieux, mais même s’il y a loin de la parole aux actes, la parole demeure une étape. Et l’insécurité que cela crée pour, je l’imagine, bien des étudiantes de l’uOttawa est déjà une conséquence. Si il faut se demander si chaque petite remarque entendue ou lue cache des intentions d’un viol physique, je crois qu’on est déjà en situation de viol psychologique. Et entre gens supposément éclairés!

Et tout cela c’est sans s’attarder aux commentaires qui ont visé la sortie de la nouvelle sur les sites web des médias – oh boy! Les veilleuses étaient en grande forme. Beaucoup ont semblé s’offusquer du fait que la victime de ces conversations dégradantes (je devrais dire «objet» pour respecter les règles de l’ordre, mais ses détracteurs l’on déjà suffisamment traitée comme un objet) en ait fait tout un plat. Qu’elle exagère, que ça enlève de l’attention aux «vraies» victimes de viol, qu’elle n’a pas de sens de l’humour, que c’était une blague entre amis, sans plus. Une blague. Au contraire, je crois qu’on devrait applaudir Anne-Marie Roy pour s’être prononcée publiquement sur les propos dont elle a été victime, d’être allée rapidement vers les médias pour faire savoir son histoire, et d’avoir dépossédé les responsables du voile de l’anonymat. Ils – et d’autres je l’espère - penseront peut-être plus longuement à leurs propos à l’avenir. Il est important de noter cependant que dans ce premier cas, on parle de «culture du viol», de conversations, inappropriées soit, et non de viol.

C’est un cas de «pense à ce que tu dis avant de dire ce que tu penses» où il n’y a pas de victime au sens criminel du terme. Autre que pour harcèlement sexuel et psychologique ou pour diffamation, peut-être; à ceux qui ont comme réaction d’invoquer le manque de séquelles de cet événement pour le dédramatiser, je vous invite à considérer cet aspect de la question. Elle a bien fait d’en parler.

Parce que si les victimes ne parlent pas (comme ce fut le cas pour celle de l’équipe de hockey, dont c’est une amie qui a rapporté l’événement) le crime peut rester impuni. Et c’est cela qui à mon sens devrait être offusquant, pas qu’une victime se prononce sur ce qui lui est arrivée, pas que ça ait le potentiel de «ruiner la vie de p’tits gars de bonne famille», pas qu’une personne trouve le COURAGE de parler d’événements qui lui causent sans doute une immense douleur, de la honte, voire de la culpabilité. Mais encore là, la liberté d’expression est un droit dont chacun d’entre nous a le privilège de se prévaloir.

Et même si la liberté d’expression est un droit inaliénable, elle comporte également son lot de responsabilités. Pensez-y comme le droit au port d’armes : un fusil, on peut s’en prévaloir pour assurer sa défense, mais aussi pour blesser autrui. N’a-t-on pas dit que la plume est plus forte que l’épée?

C’est pourquoi la censure dans les médias sociaux doit, et ne peut être exercée que par l’utilisateur. Il faut prendre cette petite seconde et se demander : «coudonc, si je dis ça, quel genre de message j’envoie? Qui ça pourrait blesser, et à quel degré? Le monde a-t-il vraiment besoin d’entendre mon opinion là-dessus?»

J’en conviens, par contre, si tout le monde (et moi inclus) respectait toutes ces règles en tout temps, on ne dirait jamais rien de bien intéressant; on ne parviendrait certainement pas à faire naître la controverse, qui est un élément de plus en plus important du progrès social. Mais quel genre de progrès tu souhaites accomplir si tu parles comme les cinq zoufs de l’uOttawa? On se le demande.

Y’a sûrement une leçon à tirer de l’événement pour tout le monde.

Alors, au moins, si on pouvait retirer quelques éléments positifs de cette histoire, peut-être qu’on finirait par en avoir une, une nouvelle à l’Université de Moncton. En même temps, difficile de ne pas comprendre un peu le journaliste affamé, qui doit en avoir marre de parler de température.

Combien d’articles sur les tempêtes, cet hiver encore? Pitié.

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