
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
«La domination même est servile, quand elle tient à l’opinion; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés.» - Jean-Jacques Rousseau
Ces derniers mois se succèdent des nouvelles, ma foi, bien triste sur les conditions de vie des LGBT d’un peu partout dans le monde. À commencer par la «Loi contre la propagande de relations sexuelles non traditionnelles» adoptée en Russie (Le Devoir), aux votes récents d’états américains sur l’adoption de projets de lois anti-gay, battu en brèche au Kansas (Politicus) mais adopté en Arizona (NY Times), à la criminalisation de l’homosexualité en Ouganda (Radio-Canada), le monde entier peut parfois sembler en phase de régression.
Et pour cause.
Quand on réalise qu’à bien des endroits sur le globe, des politiciens jugent que dans le but de bien représenter l’électorat (ou dans les cas de démocratie de façade ou de régime autoritaire – le meilleur intérêt de la population, voire du régime) il soit de mise d’ostraciser un segment de la population sur l’unique base de son orientation sexuelle, oui, il y a de quoi s’inquiéter. Quand ces gens au pouvoir laissent l’extrémisme religieux dicter leur approche au maintien de l’ordre social, oui, il y a de quoi s’inquiéter. Le pire est que ces décisions sont fondées non seulement sur le besoin de se maintenir en position de pouvoir, mais aussi et surtout sur celui d’acquérir ou maintenir un aura de légitimité politique.
Le plus triste est encore que cette légitimité politique soit conférée – par le biais du scrutin ou par l’assentiment moral – par la majorité. A-t-on cultivé, implanté ce sentiment antigai, ou est-il venu de la base? À quel impératif politique, économique, social, religieux ou autre, doit-on la construction de l’homosexualité en tant que menace? Pire encore, de menace si pressante que la législature doive s’en mêler?
Comment diantre le fait de laisser le droit à un petit commerçant de l’Arizona le droit de refuser de servir un client ou une cliente sur la base de son orientation sexuelle – perçue, car ce n’est écrit dans le front de personne – aidera-t-il au maintien de l’ordre? On dit du côté du Sénat qu’il s’agit d’une mesure de protection de la liberté de religion, même si certains des gens impliqués ne comprennent strictement rien aux implications de la loi (CNN), qui dépassent de loin la seule communauté LGBT. De la démagogie pure et simple au dépens des droits humains? Ben voyons!
Suivez le lien vers la page d’Anderson Cooper, ça en vaut la peine. D’autres, comme George Takei (MSNBC [à 3 :00]), ont bien exprimé à quel point la liberté de religion est devenue un véhicule de discrimination chez la classe politique de la droite religieuse américaine. Et avec cette voix, qui pourrait le contredire?
Cette situation illustre aussi comment les politiciens écoutent surtout ceux qui les intéressent, et pas forcément tout le monde. Et pourquoi on les écoute? À vous de me le dire. Heureusement, ça illustre également à quel point l’imbécilité et la bigoterie (d’au moins une partie) de la majorité politique n’est pas représentative du sentiment de la totalité de l’électorat.
La situation américaine est d’ailleurs, à bien des égards, pire que celle en Russie du point de vue législatif, car elle ouvre la porte au retour de la ségrégation. Pour celles et ceux qui ignorent le concept, la ségrégation est purement et simplement le refus de reconnaître les droits humains les plus fondamentaux à un groupe, réduire le statut de ce groupe à celui d’inférieur. Car c’est aussi cela que révèle la résurgence de lois sur ce mode aux Etats-Unis : la notion que l’Américain «normal» est supérieur, de fait la notion que l’Américain «normal» existe dans un cadre rigide et bien défini, que «Américain» puisse – doit? – être une appellation contrôlée.
Car ce que vous ignorez peut-être, c’est qu’il y a un grand nombre d’états américains qui, sans forcément avoir de lois du genre de celles de l’Arizona, ont néanmoins des lois empêchant – à la russe – la promotion d’un mode de vie homosexuel. On veut éviter, en somme, que l’homosexualité soit perçue comme un mode de vie acceptable. Et, comme en Russie, la «promotion», à la base, se résume à vivre ouvertement sa sexualité. À être soi-même, quoi! C’est pas comme si on parlait d’efforts de recrutement non plus, là, quand même; le risque est complètement imaginaire. L’HOMOSEXUALITÉ N’EST PAS UN CHOIX : ce qui est un choix, et difficile en bien des cas – et des endroits – c’est de vivre ouvertement son homosexualité.
En appliquant des sanctions, conséquences, ou pertes de privilèges à ce choix déjà complexe, les législateurs s’imaginent arrêter ce «fléau anti-américain» qu’est l’homosexualité. Donnez des amendes au monde qui ont des cheveux blancs ou de l’arthrite, un coup parti, qu’on arrête le fléau du vieillissement de la population.
Franchement!
Mais j’y reviens : huit états (Alabama, Arizona, Mississippi, Louisiane, Oklahoma, Caroline du Sud, Texas, Utah) américains ont déjà des lois en place qui interdisent la promotion de l’ homosexualité dans les écoles. Le mot promotion est révélateur, car il donne l’impression d’une grande campagne publicitaire, d’une attaque concertée et planifiée sur le mode de vie américain traditionnel. De plus, deux autres états (Dakota du Sud et Missouri) ont des lois qui, sans interdire la «promotion», interdisent l’application de politiques contre l’intimidation envers les homosexuels dans les écoles (PolicyMic).
Ces lois varient dans leur forme et leur ampleur, allant d’entraves à la libre expression jusqu’à la désinformation et aux campagnes de peur. Dans les écoles! Belle façon de faire progresser la société, toi.
Disons quand même qu’en Russie, les conséquences sont un peu plus sévères, car la loi de Poutine ouvre la porte à la violence contre les homosexuels sans punition. Les gangs s’adonnant aux violences et aux humiliations sur les homosexuels sont monnaie courante en Russie. Déjà que l’ambassade russe à Londres déclare que ces violences ne sont pas plus graves que le blagues sur les roux des Britiche (PolicyMic), la loi Poutine empêche les victimes de ces actes haineux de demander justice. Pourquoi? Parce que cela sous-entend qu’ils font de la propagande d’«activités sexuelles non-traditionnelles». Et cette faute est passible d’une amende allant de 4000 à 40 000 roubles (150$-1500$).
Une amende pour s’être fait tapocher, et vlan. Encore, que tapocher, c’est pour les chanceux. Les preuves abondent. Je vous laisse faire votre recherche là-dessus, parce que le cœur m’en lève et je me refuse à vous diriger vers ce genre de matériel.
Et ce qui se passe en Ouganda est de loin pire : on fait de l’homosexualité un crime. Un CRIME! En fait, les relations homosexuelles y étaient déjà illégales; la loi criminalise la promotion de l’homosexualité et force la dénonciation des homosexuels (Sénégo). Pas d’ambigüité du type «relations sexuelles non-traditionnelles» (question de ne pas violer la constitution comme ce fut le cas en Russie), l’homosexualité est un crime passible d’emprisonnement à vie. La loi décrit des cas d’«homosexualité grave», soit toute activité homosexuelle avec des mineurs, des handicapés ou des personnes séropositives (NY Times), qui méritent cette peine. Le président ougandais, Yoweri Museveni, appuie sa décision sur un rapport scientifique n’établissant «aucun fondement génétique à l’homosexualité». Il n’a donc eu d’autre choix que d’agir drastiquement pour contrer «les menaces émergentes, tant internes qu’externes, sur la famille hétérosexuelle traditionnelle». Et si cette famille devait avoir un enfant homosexuel? Qu’est-ce que cela dirait de la «tradition»?
Un porte-parole des Nations Unies, Navi Pillay, a déclaré que «cette loi va institutionnaliser la discrimination et risque d’encourager le harcèlement et la violence à l’égard d’individus sur la base de leur orientation sexuelle. Elle est formulée de manière si vague qu’elle pourrait bien mener à des abus de pouvoir et des accusations envers n’importe qui, et pas que des membres de la communauté LGBT». Je n’ai aucune difficulté à le croire. Peu après l’adoption de la loi, un journal ougandais a publié une liste de 200 homosexuels les plus notoires du pays (CBC).
Si vous regardez cette carte, vous pourrez voir vous-mêmes que ni le cas de la Russie, ni celui de l’Ouganda n’est unique (CBC). Toujours pas convaincus? Voyez encore celle-ci sur la légalisation du mariage entre conjoints de même sexe (CBC). Et pourtant, ne sommes-nous pas tous des êtres humains? Carmen Sandiego, trouve-moi de la dignité!
Et il en ressort quoi de tout ceci, l’agent de recherche? Eh bien qu’ici au Canada nous avons le privilège de droits égaux pour les homosexuels – légalement parlant, bien entendu. Y a-t-il de la bigoterie et de la discrimination? Absolument, mais le fanatisme religieux ne dicte pas (même à couvert comme aux USA) la ligne politique. La loi protège et garantit les droits de chaque citoyen sans regard à son orientation sexuelle; comme on vient de le voir, tel n’est pas le cas partout dans le monde, et nul besoin d’aller très loin pour trouver preuve du contraire.
Ni pour comprendre que personne n’est à l’abri de tels virages.
Et ces droits, la preuve en est faite, sont chèrement acquis et méritent d’être chèrement protégés; il importe de demeurer vigilant.




