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Dysfonction électile

Détails
20 Février 2014
dysfonelectile

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

À quoi ça sert de voter?

Trop de gens estiment que leur vote ne signifie rien. Et, si vous mesurez l’importance de votre vote au résultat de l’élection générale, effectivement, il est fort possible que vous puissiez considérer l’acte de voter futile. Cependant, c’est mal comprendre la nature de la démocratie que d’entretenir une telle perception des choses.

La démocratie est le principe à la base même de nos sociétés modernes. Héritée de la lointaine Antiquité, ce mode de gouvernance veut que ce soit la voix du peuple qui dicte la forme et la direction de l’État, en somme que les citoyens exercent la souveraineté.

Pas une seule personne, mais bien l’ensemble des citoyens.

Et en principe, on peut s’entendre que c’est très bien.

Cependant, par un processus humain semble-t-il naturel, les citoyens ne s’intéressent pas tous à la chose politique. Ou pas très longtemps. C’est pourquoi une large part des pouvoirs citoyens est remise entre les mains de personnes élues pour agir en gardiens de la démocratie. Des personnes qui sont rémunérées par l’État pour en tenir la barre, pour en assurer le fonctionnement selon les besoins et les attentes de la majorité, tout en exerçant une gestions responsable des fonds publics.

Ces personnes ont pour devoir de prendre des décisions qui affecteront l’ensemble de la population mais qui, de ce fait, ne peuvent plaire à tout le monde. Ils ont le devoir de plaire à la majorité. En d’autres mots, vous pouvez très bien ne pas être en accord avec certaines décisions politiques, voire avec le programme politique d’un élu ou d’un parti au pouvoir.

Mais fondamentalement, la raison pour laquelle ce groupe relativement restreint se retrouve avec autant de contrôle sur les destinées de tant de gens, c’est parce que ce pouvoir leur a été remis. Et comment? Par le biais d’un scrutin tenu dans le cadre d’élections générales.

Par les gens qui ont pris la peine d’exercer leur droit de vote, quoi.

Bon, d’accord, le processus par lequel l’élite politique se hisse au pouvoir n’a pas forcément toujours de quoi tenir de la vertueuse ascension, ni leurs motivations d’un amour désintéressé pour la nation, la province, ou le groupe représenté. Et une fois en fonction, qu’on le veuille ou non, leur jugement et leurs valeurs personnelles, même si elles devraient être laissées de côté, jouent toujours au moins un peu dans leurs décisions. On prête une oreille plus attentive à qui parle son langage, à qui rejoint ses intérêts ou parle à son expertise, ou encore ceux envers qui on a une dette (on l’espère politique) à acquitter.

Malgré tout, le but de leurs actions peut devenir de se maintenir en position de pouvoir; alors les moyens seront choisis sur la base de l’efficacité, et non seulement de la moralité. On voudra plaire à la majorité votante, souvent au détriment du reste, ou encore plaire au grands qui peuvent mettre leur influence au service de la classe politique.

Il demeure que voter, c’est accepter de donner le pouvoir à quelqu’un afin qu’il gouverne à votre place et en votre nom. Car techniquement, c’est la population qui prend les décisions politiques, et non les politiciens. Je dis bien : techniquement.

Encore, ce n’est pas toute cette population qui pèse dans la décision. Depuis 2000, le taux de participation aux élections et référendums fédéraux se situe entre 60% et 65%. Jamais depuis 1867 la barre des 80% n’a été franchie (Élections Canada) c’est donc dire que quatre Canadien(ne)s sur dix n’ont pas leur mot à dire dans les décisions politiques, soit par désintérêt, soit par manque d’accès au scrutin, ou soit par inéligibilité.

Et pourtant, la proportion de Canadien(ne)s prêts à chialer sur la politique est sans aucun doute plus élevée que 60%. Et justement, la source fréquente de ce chialage, c’est le système politique, les politiciens que l’on juge croches, injustes, qui favorisent toujours les mêmes, que l’on soupçonne de se graisser la patte et de prévoir de vieux jours bien confortables, sur le bras des contribuables.

Et j’en passe! Chialer, rien de plus facile.

Mais pire que tout, c’est de taux de participation des jeunes (18-24 ans) qui est inquiétant : moins de 40% en 2011 (Élections Canada) ont exercé leur droit de vote. Ce droit est en fait plus qu’un acquis pour les citoyens du pays : c’est l’ultime acte civil. Or, ce droit chèrement acquis, de plus en plus de Canadien(ne)s y renoncent volontairement. Mention honorable toutefois aux femmes du N-B (25-34 ans), et de qui sont allées aux urnes dans une proportion de 52% en 2011. Chez les femmes de 35-44 ans, c’était 66% (Élections Canada).

Si derrière chaque grand homme y’a une femme, poussez-le wouère au bureau de vote, mesdames! Évidemment vous avez compris quelque chose qui échappe trop souvent à ces messieurs.

Quel segment de la population vote le plus? Je vous le donne en mille : les retraités (65-74 ans). Les gens qui ne font plus partie de la population active, pour la grande majorité, participent plus que tous les autres au processus politique. Eux pour qui l’avenir est un concept parfois abstrait, eux qui en sont à la dernière étape de leur vie, sont plus impliqués dans la vie politique que tout le reste de la population. C’est aberrant, quand on pense que la majorité des décisions politiques affectent la population active. Après les retraités viennent les gens en fin de carrière (55-64 ans), qui se dirigent à leur tour vers la retraite.

Mais quéssé ça?!? Moins d’érections, plus d’élections, ou quoi? Où est la jeunesse???

Faut pas essayer de me faire croire qu’un segment de la population qui accorde une importance aussi grande aux loisirs ne trouve une couple d’heures (gros max!) une fois tous les cinq ans pour aller voter! Sauve ta game pis sors prendre une marche; pour l’amour, tu peux même jouer en marchant astheure! Amène les enfants, ça leur donnera un bel exemple! C’est pas comme si vous perdrez votre job pour ça non plus : la loi oblige l’employeur à vous libérer pendant 3 heures pour aller voter, le jour du scrutin (Élections Canada). Faites ça au bon moment et vous avez une demie-journée de congé gratis. Come on!

Non, une personne ne peut contrôler le pays à elle seule. Ou du moins pas le nôtre (et je t’entends, toi l’anti-Harper : mais as-tu voté?). Une personne à elle seule ne peut sceller d’un seul coup de HB l’issue d’une élection et c’est indéniable qu’un seul vote pèse bien peu dans le grand spectre des choses. Ça ne signifie pas pour autant que votre vote est insignifiant. Ça ne signifie pas pour autant que ce n’est pas votre responsabilité de voter. Certainement pas à la lumière de tous les privilèges dont vous jouissez en échange. Votez, pas pour une couleur, pas pour une face, mais selon vos valeurs et vos convictions personnelles. Vous pensez pas comme tout le monde? Votre candidat n’a aucune chance de gagner? Pas grave, c’est à ça que ça sert un scrutin universel, batince! Les compteurs décideront, et le gagnant n’aura pas la moindre ombre d’une idée de la couleur de votre vote. Votre employeur non plus.

Et puis en parlant de couleur, voter «du bord du pouvoir» ça ne vous donnera pas grand chose de plus, en passant. Le N-B est bleu d’un bord à l’autre, et Ottawa s’en branle autant que six ans passés. Si vous votez, faites-le en pensant d’abord à votre réalité, à votre communauté, à vos besoins et vos défis. Mais surtout, selon votre conscience. Qu’elle soit verte, bleue, rouge, marron, orange ou rouge, peu importe : le principe même de la démocratie c’est que le parti au pouvoir représente la majorité. Et si la majorité vote bleu ou rouge juste parce que «on sait qu’ils vont gagner», hé bien, elle ne vote pas pour grand-chose.

Et, pour l’amour, votez POUR quelqu’un, pas contre quelqu’un autre.

Y’en a six sur dix parmi vous qui restent assis sur leur bacon; alors qu’il y a au moins deux occasion de vote anticipé (où pratiquement personne ne se rend pendant les heures de travail, pour celles et ceux qui redoutent les files d’attente), en plus des trois heures qui vous sont garanties le jour du scrutin officiel. Il n’y a pratiquement aucune excuse valable pour abandonner votre responsabilité citoyenne.

Et pourtant, des excuses c’est pas ça qui manque. C’est tellement grave en fait que le besoin d’une excuse ne se fait probablement même pas sentir pour tout le monde.

Ça veut dire que, dans 40 ou 50 ans, la légitimité politique pourrait bien s’appuyer sur moins de la moitié de la population du pays. Les politiciens au pouvoir décideront encore, cependant, de mesures qui affecteront 100% de la population.

Pensez-y bien, avant de dire que voter ça ne sert à rien. Ou que votre vote n’a aucune valeur. En fait, on avait 10 millions de votes «sans valeur» au pays en 2011. L’électeur enregistré qui renonce à exercer son droit de vote, peu importe ses raisons, n’est pas entrain de faire savoir son opinion. Et comme le dit l’adage : «qui ne dit mot, consent». Si vous n’avez rien à dire, on en déduit que c’est que vous accepterez n’importe quoi.

10 millions de votes, inutile?

Hmmm.

Si votre choix de ne pas voter a lui-même des motivations politiques, que vous n’avez aucune confiance dans le processus ou les candidats en lice, le moins que vous puissiez faire est d’aller enregistrer votre abstention. Annulez votre vote.

Qu’on sache ce que vous en pensez.

Et puis au pire, voter, c’est acquérir le droit légitime de chialer.

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