
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Comme vous le savez peut-être déjà, la grève à l’université Mount Allison a pris fin ce dimanche 16 février, et le retour en classe s’est fait dès le lendemain. Évidemment, le retard accumulé signifie que le semestre devra être passablement condensé, voire peut-être prolongé, et que la semaine de mars pourrait bien être annulée comme ce fut le cas à UNB, au grand dam de la population étudiante.
Mais ça, c’est de la cuisine.
J’aimerais qu’on s’intéresse aux implications profondes des deux grèves que les universités publiques de la province viennent de traverser, coup sur coup. À savoir si ce processus profite à qui que ce soit, et quel genre de tendance on peut y déceler.
D’une part, la grève légale est une arme importante du mouvement syndical, une arme puissante qui ne devrait être utilisée qu’en dernier recours. Ce fut le cas en apparence, à UNB (pour AUNBT) comme à MtA (pour MAFA), puisque les sections locales concernées dans l’un et l’autre cas étaient sans contrat de travail depuis des mois, et que les négociations n’avaient semble-t-il pas parvenu à rapprocher les parties en temps utile.
Puis vint l’ultimatum, puis vint la grève.
D’autre part, le dénouement en queue de poisson des deux grèves, où le retour en classe se fait dans la confusion pour tout le monde et sans aucune impression d’un conflit résolu, permet de questionner la valeur réelle de cette arme. Les opérations de l’université ont été bloquées, oui, mais comme l’université est une institution à but non lucratif, la perte des profits qui devrait être un moyen de pression accessoire, ne se matérialise pas. Vous l’avez peut-être vu à mes calculs, UNB s’est en fait «enrichi» de 850 000$ pendant les trois semaine qu’ont duré la grève (FÉÉCUM).
Donc, où est l’incitatif pour négocier en vue d’une résolution? La protection de la mission de l’université importe bien peu aux comptables.
À UNB, les demandes salariales de l’AUNBT étaient tellement énormes qu’on savait d’entrée de jeu qu’elle n’obtiendrait pas ce qu’elle demandait : les mesures de rattrapage visant à atteindre un salaire comparable à celui de profs dans les universités canadiennes de même taille exigeaient une hausse du salaire de l’ordre de près de 23% sur quatre ans. Dans un monde où les salaire augmentent typiquement de 1,5% à 2% par année, cette demande sonnait plutôt faux.
Disons-le : ce n’est pas partout que les augmentations salariales annuelles sont pratiquement garanties, alors d’entrée de jeu la situation des profs n’est pas exactement miséreuse. De plus – et cela UNB s’est fait un plaisir de le révéler tôt dans le conflit – la moyenne salariale de ses profs se situe aux environs de 100 000$ annuellement.
À l’opposé, le salaire horaire moyen des Canadiens a augmenté d’environ 2$ l’heure entre 1981 et 2011 (Statistiques Canada). Cela représente 0,005% du salaire moyen des profs d’UNB.
Et là, AUNBT est un peu tombée dans le piège de l’administration : on a tenté de faire comprendre à la population du N-B que 100 000$ n’était pas un salaire acceptable, parce qu’inéquitable. Évidemment, dans une province pauvre comme la nôtre, l’argument a eu peu de portée. Et ça aussi, ça fait partie du problème : dans quel autre domaine l’intervention du public peut-elle faire pencher la balance dans un conflit de travail? Plus que ça : dans quel autre domaine recherche-t-on le soutien du public? Évidemment, on pense au domaine scolaire, et aux soins de santé, mais dans ces deux cas, le lien entre le gouvernement provincial et les salariés est, disons-le, infiniment plus évident qu’en milieu universitaire. Les grèves y sont d’ailleurs rares.
Je pense que si vous voulez avoir une discussion intéressante avec l’un(e) de vos profs, vous pourriez lui demander s’il ou elle est un(e) fonctionnaire.
La réponse sera intéressante, parce que c’est comme ça qu’on commence à les traiter. Ça détonne, mais il faut admettre qu’il y a un fond de légitimité à ce raisonnement : la majorité des fonds d’où proviennent les salaires des profs universitaires sont publics. L’employeur, toutefois, n’est pas le gouvernement provincial : il est plutôt un contributeur à un fonds en fiducie destiné aux universités, dont la CESPM est un peu comme l’administrateur.
Les fond publics paient une large part des salaires professoraux, oui, mais par une voie détournée. Si détournée, en fait, que l’intervention directe du gouvernement dans les deux conflits de travail récents parait déplacée.
Et je dis directe : le ministre de l’Éducation postsecondaire a imposé la médiation dans les deux cas, et non pas un retour au travail. Et dans les deux cas, pour AUNBT comme pour MAFA, les parties étaient tellement loin d’une entente que même cette médiation forcée n’a mené à peu près nulle part. Les deux syndicats ont accepté de repousser en arbitrage la résolution des points toujours en litige, afin de permettre un retour en classe.
Reste que pour AUNBT comme pour MAFA, la grève peut bien sembler avoir été un exercice futile. Impossible de savoir, du moins pour l’instant, dans quelle mesure les demandes des profs et bibliothécaires seront satisfaites. Ni celles de l’université, à vrai dire. Mais, puisque du côté d’UNB les salaires étaient le nerf de la guerre, on devine que l’arbitrage ne tranchera pas en faveur d’AUNBT : l’arbitre va regarder les chiffres et voir ce qui est possible en demeurant conciliant envers les deux parties. L’Université proposait 9,2% sur 4 ans aux dernières négos – le chiffre final de l’arbitre devrait se trouver aux environs de cela.
UNB aurait-elle gagné?
Même histoire à Mount Allison, bien que les parties étaient moins éloignées sur la question des salaires : MAFA voulait que l’Université remplace les départs à la retraite et engage plus de profs à temps complet. De même, MAFA demandait que l’administration relâche son emprise sur la direction de la recherche et de l’enseignement. Comment l’arbitre va-t-il régler ces questions? Le doute plane à cet égard, car ces questions sont moins quantifiables, et donc plus litigieuses.
Mount A aurait-elle gagné?
Le grand gagnant de ces deux conflits, à mon humble avis, c’est en fait le gouvernement provincial. Jody Carr a pu avoir l’air d’un type en contrôle de la situation, sans même intervenir directement. Il a nommé les médiateurs, il va sans doute proposer les arbitres, et le but dans l’un et l’autre cas ne sera probablement pas d’améliorer mais de rentabiliser à tout prix les universités.
Quand on parle en chiffres, on a rarement l’occasion d’avoir tort. Il y a manifestement un problème dans le financement des universités; cependant, l’intervention de l’arbitre peut-elle vraiment y remédier? N’est-ce pas simplement partie remise dans quatre ans? Et sur les entrefaites, les salaires des profs continueront d’augmenter, les postes d’administrateurs continueront de se multiplier (car on a besoin de gestionnaires pour rentabiliser les finances déstabilisées par le salaire créé par leur embauche), et les droits de scolarité continueront leur course ascendante pour parer tant bien que mal à un financement insuffisant. Insuffisant parce que le gouvernement aura gagné.
Et si, comble de bonheur, les universités réussissaient à réduire leurs dépenses de manière significative, je suis prêt à parier que le financement des universités, de son côté, diminuerait. Pourquoi? Parce qu’on le peut selon les chiffres, on peut faire autant avec moins : cette philosophie est une présentation du secteur privé.
D’une part, on ne peut s’opposer à la rentabilisation des universités, puisque leur financement provient largement des contribuables de la province. Mais de l’autre, les subventions au secteur privé proviennent des mêmes poches et avec – en bien des cas – un retour bien moins positif pour les contribuables, qui finiront toujours par débourser plus au nom de la compétitivité d’un secteur qui se définit pourtant par sa dissociation de l’influence du secteur public.
Il faudrait, collectivement, faire le choix d’investir dans ce qui compte vraiment, dans ce qui rapporte. Et ce qui a été accompli par la campagne de salissage que se sont livrée les universités et les profs, c’est un blitz de publicité négative qui n’aura en bout de ligne servi les intérêts ni de l’un, ni de l’autre. Il sera conséquemment difficile de convaincre la population du N-B qu’injecter des fonds supplémentaires en éducation postsecondaire serait un choix judicieux.
On est rendus qu’on coupe ouvertement en santé – le climat s’y prête bien mal. Si le gouvernement désire couper dans un domaine aux applications aussi concrètes et directes pour les citoyens de la province, imaginez quelle belle figure nous faisons avec notre notion abstraite d’«éducation». Quelle valeur l’éducation universitaire a-t-elle, concrètement, pour une province peu éduquée, qui se tourne résolument vers les ressources naturelles pour assurer son avenir économique?
Ce sera probablement la valeur que le ministre leur dira. Or, si le ministre est plus préoccupé par l’aspect financier que la valeur sociétale de l’éducation universitaire, préparez-vous à un réveil brutal.
Et disons-le, on dort déjà assez mal.




