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Les moyens de nos ambitions

Détails
8 Janvier 2014
UNBhiver

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Je ne sais pas si on doit l’attribuer aux résolutions du nouvel an, mais les motions de grève se succèdent un peu partout ces derniers jours; la plupart du temps pour des raisons salariales, évidemment.

D’une part, les gouvernements sont, partout sur le globe, engagés dans une spirale d’austérité où le contribuable se sent comme le seul à défrayer les coûts du rattrapage économique. Et comme il en a de moins en moins dans ses poches, le contribuable contribue de moins en moins, et le gouvernement redonne dans l’austère. Et quand le gouvernement propose de serrer la ceinture – SA ceinture – pour donner l’exemple, ce sont les fonctionnaires de l’État, souffre-douleurs éternels du citoyen moyen, qui essuient les premiers des contrecoups de l’austérité.

En lisant récemment un article sur la possible grève des professeurs d’UNB (Radio-Canada), je voyais dans la section des commentaires une question posée à peu près dans ces termes : « pourquoi ceux qui font la grève sont toujours ceux qui font le plus d’argent? ».

La question m’a interpelé, malgré son biais évident : je ne suis pas d’accord avec cette affirmation, pas du tout (on n’a qu’à regarder les employés de Wal-Mart au Québec ou de McDonald’s aux États-Unis), mais elle soulève un point. C’est-à-dire que la décision de déclencher une grève ne repose pas entièrement sur l’injustice de sa propre condition ou la validité de ses revendications, mais peut-être et surtout sur le fait d’avoir les moyens de ses ambitions.

Autrement dit, la personne avec un salaire de six chiffres peut plus facilement se permettre de risquer quelques semaines sans travail pour améliorer sa condition à long terme. Que ce soit par principe ou par ambition n’y fait aucune différence. Pour qui fait moins de 20 000$, par contre...

Les employés de McDo seraient en l’occurrence l’exception à la règle. Règle démontrée, autre part, par la grève actuelle des juristes britanniques qui paradent dans les rues en robe et en moumoute, au nom de la Justice menacée par des coupures de l’État au programme d’aide juridique (Globe and Mail). Je n’en ai ni contre leur objectif ni contre leur message, mais ça illustre le point.

À Fredericton, les profs d’UNB se préparent donc à entrer en grève pour la première fois de l’histoire de l’Université. UNB a fourni très tôt un aperçu de conditions salariales des profs. D’abord aux étudiants (Brunswickan) puis aux médias (CBC) , l’institution a révélé que 60% du corps professoral d’UNB reçoit un salaire de 100 000$ ou plus annuellement. Ces mêmes profs réclament une augmentation de salaire de l’ordre de 14% en deux ans pour rattraper l’écart avec les profs d’institutions de taille comparable à UNB dans le reste du pays.

L’Université, évidemment, ne peut soutenir ce genre d’augmentation; il est amusant de remarquer que l’argument du salaire comparable est une partie intégrante de la rémunération des cadres, par contre. Paraitrait que c’est le seul moyen d’attirer les meilleurs candidats du secteur privé…

Et entre temps, ce sont les étudiants qui risquent d’en souffrir. Soit l’administration sauve le semestre en acceptant (en partie on s’entend) les demandes des profs, et augmente les droits de scolarité pour les financer, soit l’administration maintient sa position et annule potentiellement le semestre. Ça pourrait ne rien coûter aux étudiants, car la grève doit débuter le 13 janvier, et ils ont jusqu’au 17 pour payer leurs droits de scolarité. Mais dans les faits, ça rallonge les études d’un semestre au minimum (sans mentionner les complications au niveau des stages) et cela bloque en principe la totalité des étudiants d’au moins un programme gouvernemental d’aide au remboursement de la dette étudiante. Il y a de plus ceux et celles qui auront déjà payé, et ceux qui proviennent de l’extérieur de la capitale et qui pourraient devoir y demeurer pendant des semaines dans l’espoir d’un retour au travail qui peut tout aussi bien ne jamais avoir lieu.

Et j’oubliais une troisième possibilité : le gouvernement force un retour au travail en imposant des conditions salariales. Très peu probable, mais possible et porteur d’un dangereux précédent. Le mauvais état des finances publiques étant partiellement à la racine du problème, il n’est pas farfelu de croire que le gouvernement pourrait venir mettre son grain de sel dans les négociations.

Qu’importe, en n’importe quel cas les étudiants seront les plus durement affectés. Et parlons-en des étudiants : Statistique Canada vient de publier un rapport statistique sur le Programme canadien de prêts aux étudiants (PCPÉ), depuis sa création en 1964 jusqu’en 2011 (Statistique Canada).

Parmi la masse de chiffres et de séries proposées (la tête m’en tourne encore), je ne retient que le plus évident pour le moment : la valeur des prêts étudiants. Si l’on considère que 40% des emprunteurs accumulent une dette de moins de 10 000$, la moyenne canadienne, qui se situe aux environs de 25 000$, fait conséquemment l’objet d’une distribution très inégale. C’est-à-dire qu’on constaterait, si ces chiffres nous étaient disponible, qu’une minorité de Canadiens doivent s’endetter très fortement pour obtenir le même diplôme que ces 40% qui s’en tirent avec moins de 10 000$ à rembourser. Et cela c’est encore sans mentionner que certains s’en tirent sans emprunter un traitre sou : seuls 38% des étudiants à temps plein du Canada ont reçu un prêt du PCPÉ en 2010-2011 (IRIS).

Et il faut gratter un peu pour réconcilier les chiffres de Statcan avec ceux de la province : vous voyez, en 2010-2011, le gouvernement du N-B chiffrait la dette moyenne à la fin du baccalauréat à 35 344$. Ce chiffre diminuait à 17 614$ dans les établissements privés et à 12 765$ au CCNB. Les chiffres avancés par Statcan proposent une dette moyenne de 21 336$ au terme d’un baccalauréat (4 ans). Si on fait le calcul, en considérant que le prêt canadien représente 60% de la note totale et qu’on ajoute le 40% restant (14 224$) on s’approche de la parité, avec une facture de 35 560$.

La même observation vaut au niveau de l’emprunt moyen annuel, que GNB chiffre à 8 191$ en 2010-2011, et que les chiffres de Statcan permettent d’établir à 8352$.

Quand on regarde le tableau affichant le solde de prêt moyen à la fin des études de Statcan, on voit un montant de 13 225$ pour le N-B, ce qui, une fois ajusté, signifie une dette réelle de 22 042$, ce qui encore une fois est équivalent au montant cité par GNB, tous types d’établissement confondus, soit 22 227$

Ce qui m’agace, c’est la présentation de ces chiffres, et encore plus l’interprétation qui peut en être faite : ils ne représentent aucunement le fardeau financier réel de l’étudiant canadien moyen. De un, les tableaux ne présentent pas la totalité des chiffres (n’ajoutent pas les sommes relevant de l’aide financière provinciale) et, de deux, ne présentent aucunement la distribution des emprunteurs sur la courbe de l’endettement. Notre expert résident postule que ça aurait un peu l’air d’un dos de chameau, avec une grosse bosse en-dessous de la moyenne nationale, un creux aux environs de 25 000$, et une autre bosse l’autre bout, dans la zone rouge.

Bref, les moyennes c’est bien beau mais ça a le pouvoir de dévoiler, autant que de masquer la vérité à l’avantage de la personne qui présente les données. On appelle ça de l’oculonumérisme™ (faut ben qu’un gars paye ses prêts!).

Et vous comprenez peut-être mieux maintenant pourquoi les étudiants et les jeunes professionnels dans des emplois peu rémunérateurs, même dans des conditions ridicules, choisissent plus souvent de se taire que de faire la grève : la vérité c’est qu’eux, décidément, n’ont pas les moyens de leurs ambitions.

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