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Courir après sa queue

Détails
22 Octobre 2025
Ralph en danger test

Par Raymond Blanchard, Agent de recherche et de projets


L'IA et son impact sur l'employabilité
Je veux être franc: j’en sais à peine assez sur l’intelligence artificielle pour être complètement terrifié par cette bébitte-là. Alors, prenons pour acquis que vous en savez plus que moi, et que ça ne me dérange ab-so-lu-ment pas.


Au début c’était drôle - il y avait des doigts en trop, des membres flottants, des feux de camp dans la tente, etc. Sauf qu’en fait, pour citer ma grand-mère:


« C’était comique, mais c’était pas drôle. »


C’est que ça reste pas pareil longtemps, cette affaire-là.


Il y a d’abord eu l’IA prédictive, qui anticipe la suite logique d’après la tendance historique (pensez, disons, aux suggestions sur Netflix) , et l’IA générative, qui “s’inspire” de contenu existant pour “créer” du contenu neuf (genre, Trump avec un six-pack à dos de dinosaure qui tire sur des arc-en-ciels à la mitrailleuse, dans le style de Dali). Jusqu’ici c’est soit commode, inoffensif, ou juste ridicule.


C’était correct de trouver ça le fun.


Puis, plus les modèles d’IA créaient de ces chefs-d'œuvre truffés d’aberrations, et plus il y avait de contenu erroné disponible duquel “s’inspirer” pour en créer davantage. Il en résulte une “signature” reconnaissable au contenu généré par l’IA, qui s’accentue avec le temps 


Les développeurs ont voulu corriger le tir: ces “hallucinations” sont de moins en moins fréquentes au fil des générations. Plusieurs modèles appliquent aujourd’hui des tests pour détecter cette signature puis, en comparant leur contenu “original” aux sources vérifiables, l’ajustent pour le rendre plus difficile à détecter comme produit par l’IA. Et ça marche.


Le portrait est donc différent, et il change vite. On se trouve désormais dans l’ère de l’IA multimodale, qui en plus d’être constamment plus difficile à relever, peut résoudre des problèmes complexes de façon autonome et quasi instantanée. L’IA peut servir des fins positives, à la rigueur inoffensives, la chose est sûre; mais pas que, et c’est là le problème.


Car la prochaine vague, qui pointe à l’horizon, sera celle de l’IA générale, qui pousse l’évolution dans le sens de la reconnaissance et du reflet de l’émotion humaine - le but ultime étant de produire des réponses presque impossibles à reconnaître comme étant celles d’une machine. Les OpenAI, Meta, xAI et autres DeepMind de ce monde se font la course là-dessus comme on se parle - c’est une question de quand ça va se produire, pas si. 


Oui c’est risqué, et oui, ces firmes sont au courant. Mais, tant que le gain réel dépassera le coût du risque potentiel, il serait naïf de penser qu’elles cesseront de repousser les limites.


Avez-vous déjà vu Terminator? Ça aussi c’était comique en 1984. Tant qu’à ça, 1984 était moins terrifiant en 1949, aussi - parce que c’était encore de la fiction.


Le plus grand risque des modèles d’IA réside dans leur liberté d’agir et d’évoluer à l’intérieur du cadre délimité par leur programmation. Ils apprennent et s’améliorent, dans le sens où leur efficacité (et la définition peut varier selon le but) progresse sans cesse. Ce cadre n’est pas coulé dans le béton non plus; on peut l’ajuster au besoin - mais c’est l’IA qui décide de sa réaction. On peut lui dire le «quoi» mais elle décide du «comment». Les conséquences de cette autonomie ne sont évidemment pas les mêmes quand on l’utilise pour créer des memes, que quand on s’en sert comme thérapeute, ou pour guider des frappes aériennes.


Disons que ma maison est sale: du gaz et une allumette peuvent sembler aussi efficaces qu’un aspirateur et du piche-piche, si mon but se limite à éliminer la saleté.


On voulait des assistants pour faire nos tâches plates pendant qu’on s’amuse, et c’est ce qu’on a reçu. Sauf que, pas pour être rabat-joie - ou bon, pas plus que d’habitude - plus ça avance et plus je pense qu’on s’est fait avoir. Pire encore; les jeunes, qui sont pourtant les plus susceptibles d’utiliser efficacement l’IA au travail, sont les premiers à en payer le prix. 


Nos assistants virtuels sont rendus tellement efficaces, et tellement difficiles à distinguer d’une interaction humaine, que ça devient rentable de les “embaucher” pour les postes au bas de l’échelle salariale - ceux qui servent normalement de porte d’entrée pour les diplômé.es.


Pas partout, évidemment, ni complètement, ou du moins pas encore. Cela dit, les limites sont loin d'être atteintes: par exemple l’IA est  déjà d’une aide précieuse dans la tenue des dossiers médicaux - mais jamais sans la supervision d’un.e professionnel.le de la santé. 


On pourrait aussi parler d’artistes IA qui bernent bien du monde: la dernière en lice étant l’actrice Tilly Norwood, 100% inventée par l’IA. Mais avant ça, il y a eu le vol de la voix de Scarlett Johansson par OpenAI, le groupe AI The Velvet Sundown avec ses millions d’écoutes sur Spotify… Alors l’originalité et/ou la créativité reste un défi, mais l’IA peut imiter - chaque jour plus efficacement - et produire quelque chose qui a l’apparence de l’art, puis qui se vend. Elle a aussi compris que l’apparence suffit pour bien des usagers.


Originale ou non, que l’IA serve d’outil ou de remplaçant, les artistes (comme tant d'autres) ont beaucoup à perdre même si le monde entier SAIT que leur rival est faux.


L’attrait de l’IA comme outil de travail n’est pas à remettre en question. Mais l’IA comme collègue de bureau ou comme superviseur, c’est une autre histoire.


Ce n’est pas difficile d’imaginer qu’une machine puisse un jour (genre, hier) faire ma job à ma place - et probablement mieux que moi. Qui sait? C’est peut-être déjà fait depuis longtemps.


Sauf que ce serait protozoaire doublezon polichinelle (l’humanité à son meilleur, quoi).


Il suffit d’un regard à la révolution industrielle pour voir que la ligne entre l’efficacité et la redondance est mince, et s’efface vite. Le but n’était pas de rendre les travailleurs plus efficaces - c’était d’augmenter la production en réduisant le coût d’opération. Ce qui se résume à dire, toustes en chœur: maximiser les profits! 


« Efficacité », vraiment, c’est un leurre. Dans le même genre que “énergie” pour parler de pétrole. Le but n’est pas d’informer ni de résumer: c’est de contrôler le message.


Bref, une part des emplois que nous occupons, ou auxquels nous nous destinons, va forcément devenir plus rentable à combler par des modèles IA ou des machines un moment donné. Et plus la compagnie est grande, plus vite ça risque d’arriver. 


Un modèle IA, ça ne se plaint pas, c’est jamais stressé, ça peut seulement devenir PLUS efficace à mesure que sa charge s’alourdit, ça n’est jamais malade, ça ne va jamais rejoindre un syndicat, ça n’a pas besoin d’assurance-maladie ni de pauses, ça ne porte pas plainte pour harcèlement. Calvâse: ça n’a pas même besoin d’un salaire. Pensez à ça un peu. 


À peine 10 ans passés, le gouvernement du Nouveau-Brunswick avait un seul mot en bouche quand à l’avenir en éducation: CODAGE. Apprendre à coder, c’était une carrière garantie après les études, les poches pleines pis une belle retraite à 35 ans pour aller faire, chépas, du parasailing à dos de tortue marine dans les Îles Fidji.


En 2025, l’IA peut créer la plupart des codes informatiques. Puis dans les firmes qui embauchent toujours des développeurs, les gains espérés n’ont plus rien à voir avec la réalité sur le terrain - parce que l’offre dépasse la demande côté main-d’œuvre, tout d’un coup. 


Pis juste comme ça, on se ramasse avec du monde endetté jusqu’aux ouïes par la promesse d’une carrière automatique avec un salaire à six chiffres au jour 1, plus bonus de signature et des actions dans la compagnie, et dont les perspectives d’emploi se limitent désormais à espérer que la place à burritos les rappelle pour une entrevue.


Don’t get me wrong: j’adore les burritos. Les burritos ont rien fait de mal dans cette histoire-ci.


Reste que, si on n’arrive plus à trouver de job pour financer nos besoins (et nos loisirs), ça sera un peu plus difficile d’apprécier tout ce «me time» que l’IA peut nous donner au quotidien, non?


Alors la leçon à en tirer serait, certainement, de cesser de croire; 1) qu’on est capables de prédire l’évolution du marché du travail, et; 2) qu’une formation de 4-5 ans dans un domaine en pénurie dans l’immédiat garantit quoi que ce soit quand on ressortira avec notre diplôme.


Enfin, 3) *peut-être* qu’il serait dans le meilleur intérêt de l’espèce humaine d’arrêter de rendre l’IA aussi humaine que possible et simplement la laisser courir après sa queue.

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